‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 108 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

démentant hi lierté de leur naissance, abaissent indignement leurs regards jusque dans la poussière, et se déshonorent sans rougir : c'est plutôt une de ces filles vertueuses, mais tendres, qui, satisfaites des bornes que leur vertu prescrit à leur tendresse, ne se font pas un scrupule d'inspirer et de sentir une passion délicate qui les amuse sans péril.

Voilà comme je jugeais de ma maîtresse, sans savoir précisément à quoi je devais m'arrêter. Cependant, lorsqu'elle me voyait, elle ne manquait pas de me sourire et de me témoigner de la joie. On pouvait, sans passer pour fat, donner dans de si belles apparences; aussi n'y eut-il pas moyen de m'en défendre. Je crus Aurore fortement éprise de mon mérite, et je ne me regardai plus que comme un de ces heureux domestiques à qui l'amour rend la servitude si douce. Pour paraître en quelque façon moins indigne du bien que ma bonne fortune me voulait procurer, je commençai d'avoir plus de soin de ma personne que je n'en avais eu jusqu'alors. Je m'attachai à chercher ce qui pouvait me donner quelque agrément. Je dépensai en linge, en pommades et en essences, tout ce que j'avais d'argent. La première chose que je faisais le matin, c'était de me parer et de me parfumer, pour n'être point en négligé s'il fallait me présenter devant ma maîtresse. Avec 'cette attention que j'apportais à m'ajuster, et les autres mouvements que je me donnais pour plaire, je me flattais que mon bonheur n'était pas fort éloigné.

Parmi les femmes d'Aurore, il y en avait une qu'on appelait Ortiz. C'était une vieille personne qui demeurait depuis plus de vingt années chez don Vincent. Elle avait élevé sa fille, et conservait encore la qualité de duègne, mais elle n'en remplissait plus l'emploi pénible. Au contraire, au lieu d'éclairer comme autrefois les actions d'Aurore, elle ne s'occupait alors, qu'à les cacher. Enfin elle possédait toute la confiance de sa maîtresse. Un soir, la dame Ortiz, ayant trouvé l'occasion de me parler sans qu'on pût nous entendre, me dit tout bas que, si j'étais sage et discret je n'avais qu'âme rendre à minuit dans le jardin, qu'on m'apprendrait là des choses que je ne serais pas fâché de savoir. Je répondis à la duègne, en lui serrant la main, que je ne manquerais pas d'y aller; et nous nous séparâmes vite, de peur d'être surpris. Je ne doutai plus que je n'eusse fait une tendre impression sur la fille de don Vincent, et j'en ressentis une joie que je n'eus pas peu de peine à contenir. Que le temps me dura depuis ce moment jusqu'au souper, quoiqu'on soupât de fort bonne heure, et depuis le souper jusqu'au coucher de mon maître! il me semblait que tout se faisait ce soir-là dans la* maison avec une lenteur extraordinaire. Pour surcroît d'ennui,

lorsque don Vincent fut retiré dans son appartement, au lieu de songer à se reposer, il se mit à rebattre ses campagnes de Portugal, dont il m'avait déjà souvent étourdi. Mais, ce qu'il n'avait point encore fait, et ce qu'il me gardait pour ce soir-là, il me nomma tous les officiers qui s'étaient distingués de son temps; il me raconta même leurs exploits. Que je souffris à l'écouter jusqu'au bout! Il acheva pourtant de parler, et se coucha. Je passai aussitôt dans une petite chambre où était mon lit, et d'où l'on descendait dans le jardin par un escalier dérobé. Je me frottai tout le corps de pommade, je pris une chemise blanche après l'avoir bien parfumée; et, quand je n'eus rien oublié de tout ce qui me parut pouvoir contribuer à flatter l'entêtement de ma maîtresse, j'allai au rendez-vous.

Je n'y trouvai point Ortiz. Je jugeai qu'ennuyée de m'attendre elle avait regagné son appartement, et que l'heure du berger était passée. Je m'en pris à don Vincent : mais comme je maudissais ses campagnes, j'entendis sonner dix heures. Je crus que l'horloge allait mal, et qu'il était impossible qu'il ne fût pas au moins une heure après minuit. Cependant je me trompais si bien, qu'un gros quart d'heure après je comptai encore dix heures à une autre horloge. Fort bien, dis-je alors eh moi-même ; je n'ai plus que deux heures entières à garder le mulet. On ne se plaindra pas du moins de mon peu d'exactitude. Que vais-je devenir jusqu'à minuit? Promenons-nous dans ce jardin, et songeons au rôle que je dois jouer : il est assez nouveau pour moi. Je ne suis point encore fait aux fantaisies des femmes de qualité. Je sais de quelle manière on en use avec les grisettes et les comédiennes. Vous les abordez d'un air familier et vous brusquez sans façon l'aventure; mais il faut une autre manœuvre avec une personne de condition. Il faut, ce me semble, que le galant soit poli, complaisant, tendre et respectueux, sans pourtant être timide. Au lieu de vouloir hâter son bonheur par ses emportements, il doit l'attendre d'un moment de faiblesse.

C'est ainsi que je raisonnais, et je me promettais bien de tenir cette conduite avec Aurore. Je me représentais qu'en peu de temps j'aurais le plaisir de me voir aux pieds de cette aimable dame, et de lui dire mille choses passionnées. Je rappelai même dans ma mémoire tous les endroits de nos pièces de théâtre dont je pouvais me servir dans notre tête-à-tête, et me faire honneur. Je comptais de les bien appliquer; et j'espérais qu'à l'exemple de quelques comédiens de ma Connaissance je passerais pour avoir de l'esprit, quoique je n'eusse que de la mémoire. En m'occupant de toutes ces pensées, qui amusaient plus agréablement pion impatience que les récits militaires de mon maître, l'en-

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