LIVRE QUATRIÈME
tandis sonner onze heures. Bon, dis-je alors, je n'ai plus quf^' soixante minutes à attendre; armons-nous de patience. Je pris courage, et me replongeai dans ma rêverie, tantôt en continuani de me promener, et tantôt assis dans un cabinet de verdure qui était au bout du jardin. L'heure enfin que j'attendais depuis si longtemps, minuit sonna. Quelques instants après, Ortiz, aussi ponctuelle, mais moins impatiente que moi, parut. Seigneur Gil Blas, me dit- elle en m'abordant, combien y a-t il que vous êtes ici? Deux heures, lui répondis-je. Ah! vraiment, reprit-elle en faisant un éclat de rire à mes dépens, vous êtes bien exact : c'est un plaisir de vous donner des rendez-vous la nuit. Il est vrai, continua-t-elle d'un air sérieux, que vous ne sauriez trop payer le bonheur que j'ai à vous annoncer. Ma maîtresse veut avoir un entretien particulier avec vous, et elle m'a ordonné de vous introduire dans son appartement, où elle vous attend. Je ne vous en dirai pas davantage, le reste est un secret que vous ne devez apprendre que de sa propre bouche. Suivez-moi, je vais vous conduire. A ces mots la duègne me prit la main; et, par une petite porte dont elle avait la clef, elle me mena mystérieusement dans la chambre de sa maîtresse.
II. — Gomment Aurore reçut Gil Blas, et quel entretien ils eurent ensemble.
Je trouvai Aurore en déshabillé; cela me fit plaisir. Je la saluai fort respectueusement et de là meilleure grâce qu'il me fut possible. Elle me reçut d'un air riant, me fit asseoir auprès d'elle malgré moi, et, ce qui acheva de me ravir, elle dit à son ambassadrice de passer dans une autre chambre et de nous laisser seuls. Après cela, m'adressant la parole 4 Gil Blas, me dit-elle, vous avez dû vous apercevoir que je vous regarde favorablement, et vous distingue de tous les autres domestiques de mon père; et quand mes regards ne vous auraient point fait juger que j'ai quelque bonne volonté pour vous, la démarche que je fais cette nuit ne vous permettrait pas d'en douter.
Je ne lui donnai pas le temps de m'en dire davantage. Je crus qu'en homme poli je devais épargner à sa pudeur la peine de s'expliquer plus formellement. Je me levai avec transport, et, me jetant aux pieds d'Aurore, comme un héros de théâtre qui se met à genoux devant sa princesse, je m'écriai d'un ton de déclamateur : Ah! madame, l'ai -je bien entendu! est-ce à moi que ce discours s'adresse? serait-il possible que Gil Blas, jusqu'ici
le jouet de la fortune et le rebut de la nature entière, eût le Lonlieur de vous avoir inspiré des sentiments.... Ne parlez pas si haut, interrompit en riant ma maîtresse; vous allez réveiller mes femmes, qui dorment dans la chambre prochaine. Levezvous, reprenez votre place, et m'écoutez jusqu'au bout sans me couper la parole. Oui, Gil Blas, poursuivit-elle en reprenant son sérieux, je vous veux du bien; et, pour vous prouver que je vous estime, je vais vous faire une confidence d'un secret d'où dépentl le repos de ma vie. J'aime un jeune cavalier, beau, bien fait et d'une naissance illustre. Il se nomme don Luis Pacheco. Je le vois quelquefois à la promenade et aux spectacles; mais je ne lui ai jamais parlé. J'ignore même de quel caractère il est, et s'il n'a point de mauvaises qualités. C'est de quoi pourtant je voudrais bien être instruite. J'aurais besoin d'un homme qui s'enquît soigneusement de ses mœurs, et m'en rendît un compte fidèle. Je fais choix de vous préférablement à tous nos autres domestiques. Je crois que je ne risque rien à vous charger de cette commission. J'espère que vous vous en acquitterez avec tant d'adresse et de discrétion, que je ne me repentirai point de vous avoir mis dans ma confidence.
Ma maîtresse cessa de parler en cet endroit pour entendre ce que je lui répondrais là-dessus. J'avais d'abord été déconcerté d'avoir pris si désagréablement le change; mais je me remis promptement l'esprit; et, surmontant la honte que cause toujours la témérité quand elle est malheureuse, je témoignai à la dame tant de zèle pous ses intérêts, je me dévouai avec tant d'ardeur à son service, que, si je ne lui ôtai pas la pensée que je m'étais follement flatté de lui avoir plu, du moins je lui fis connaître que je savais bien réparer une sottise. Je ne demandai que deux jours pour lui rendre bon compte de don Luis. Après quoi la dame Ortiz, que sa maîtresse rappela, me remena dans le jardin, et me dit d'un air railleur en me quittant : Bonsoir, Gil Blas; je ne vous recommande point de vous trouver de bonne heure au premier rendez-vous, je connais trop votre ponctualité là-dessus pour en être en peine.
Je retournai dans ma chambre, non sans quelque dépit de voir mon attente trompée. Je fus néanmoins assez raisonnable pour m'en consoler. Je fis réflexion qu'il me convenait mieux d'être le confident de ma maîtresse que son amant. Je songeai même que cela pourrait me mener à quelque chose; que les courtiers d'amour étaient ordinairement bien payés de leurs peines; et je me couchai dans la résolution de faire ce qu'Aurore exigeait de moi. Je sortis pour cet eflet le lendemain. La demeure d'un cavalier tel que don Luis ne fut pas difficile à découvrir. Je m'in-