LIVRE QUATRIÈME
tout le repos dont elle avait besoin. Il s'offrit même d'appeler ses femmes, si elle jugeait que leur secours pût apporter quelque soulagement à son mal. Blanche, s'étant rassurée sur cette promesse, lui dit que le sommeil seul lui était nécessaire dans la faiblesse où elle se sentait. Il feignit de la croire. Ils se mirent tous deux au lit, et passèrent une nuit bien différente de celle que Tamour et l'hyménée accordent à deux amants charmés l'un de l'autre.
Pendant que la fille de Siffredi se livrait à sa douleur, le connétable cherchait en lui-même ce qui pouvait lui rendre son mariage si rigoureux. Il jugeait bien qu'il avait un rival; mais quand il voulait le découvrir, il se perdait dans ses idées. Il savait seulement qu'il était le plus malheureux de tous les hommes. Il avait déjà passé les deux tiers de la nuit dans ces agitations, lorsqu'un bruit sourd frappa ses oreilles. Il fut surpris d'entendre quelqu'un traîner lentement ses pas dans la chambre. Il crut se tromper ; car il se souvint qu'il avait fermé la porte lui-même, après que les femmes de Blanche furent sorties. Il ouvrit le rideau pour s'éclaircir par ses propres yeux de la cause du bruit qu'il entendait; mais la lumière qu'on avait laissée dans la cheminée s'était éteinte : et bientôt il ouït une voix faible et languissante qui appela Blanche à plusieurs reprises. Alors ses soupçons jaloux le transportèrent de fureur; et, son honneur alarmé l'obligeant à se lever pour prévenir un affront ou pour en tirer vengeance, il prit son épée, il marche du côté que la voix lui semblait partir. Il sent une épée nue qui s'oppose à la sienne. Il avance, on se retire. Il poursuit, on se dérobe à sa poursuite. Il cherche celui qui semble le fuir par tous les endroits de la chambre, autant que l'obscurité le peut permettre, et ne le trouve plus. Il s'arrête ; il écoute, et n'entend plus rien. Quel enchantement! Il s'approche de la porte, dans la pensée qu'elle avait favorisé la fuite de ce secret ennemi de son honneur; mais elle était fermée au ver»ou comme auparavant. Ne pouvant rien comprendre à cette aventure, il appela ceux de ses gens qui étaient le plus à portée d'entendre sa voix; et, comme il ouvrit la porte pour cela, il en ferma le passage, et se tint sur ses gardes, craignant de laisser échapper ce qu'il cherchait.
A ses cris redoublés, quelques domestiques accoururent avec des flambeaux. îl prend une bougie, et fait une nouvelle recherche dans la chambre en tenant son épée nue. Il n'y trouva toutefois personne, ni aucune marque apparente qu'on y fût entré. Il n'ap /<;ut point de porte secrète, ni d'ouverture par où l'on eût pu passer; il ne pouvait pourtant s'aveugler lui-même'
sur les circonstances de son malheur. Il demeura dans une étrange confusion de pensées. De recourir à Blanche, elle avait trop d'intérêt à déguiser la vérité pour qu'il en dût attendre le moindre éclaircissement. 11 prit le parti d'aller ouvrir son cœur à Léontio, après avoir renvoyé ses gens, en leur disant qu'il croyait avoir entendu quelque bruit dans la chambre, et qu'il s'était trompé. Il rencontra son beau-père, qui sortait de son appartement au bruit qu'il avait ouï, et lui racontant ce qui venait de se passer, il fît ce récit avec toutes les marques d'une extrême agitation et d'une profonde tristesse.
Siffredi fut surpris de l'aventure. Quoiqu'elle ne lui parût pas naturelle, il ne laissa pas de la croire véritable; et jugeant tout possible à l'amour du roi, cette pensée l'affligea vivement. Mais, bien loin de flatter les soupçons jaloux de son gendre, il lui représenta d'un air d'assurance que cette voix qu'il s'imaginait avoir entendue et cette épée qui s'était opposée à la sienne ne pouvaient être que des fantômes d'une imagination séduite par la jalousie; qu'il était impossible que quelqu'un fût entré dans la chambre de sa fille; qu'à l'égard de la tristesse qu'il avait remarquée dans son épouse, quelque indisposition l'avait peutêtre causée; que l'honneur ne devait point être responsable des altérations du tempérament; que le changement d'état d'une fille accoutumée à vivre dans un désert, et qui se voit brusquement livrée à un homme qu'elle n'a pas eu le temps de connaître et d'aimer, pouvait bien être la cause de ces pleurs, de ces soupirs et de cette vive affliction dont il se plaignait; que l'amour, dans le cœur des filles d'un sang noble, ne s'allumait que par le temps et par les services; qu'il l'exhortait à calmer ses inquiétudes, à redoubler sa tendresse et ses empressements pour disposer Blanche à devenir plus sensible; et qu'il le priait enfin de retourner vers elle, persuadé que ses défiances et son trouble offensaient sa vertu.
Le connétable ne répondit rien aux raisons de son beau-père, soit qu'en effet il commençât à croire qu'il pouvait s'être trompé dans le désordre où était son esprit, soit qu'il jugeât plus à propos de dissimuler que d'entreprendre inutilement de convaincre le vieillard d'un événement si dénué de vraisemblance. Il retourna dans l'appartement de sa femme, se remit auprès d'elle, et tâcha d'obtenir du sommeil quelque relâche à ses inquiétudes. Blanche, de son côté, la triste Blanche n'était pas plus tranquille; elle n'avait que trop entendu les mêmes choses que son époux, et ne pouvait prendre pour illusion une aventure dont elle savait le secret et les motifs. Elle était surprise qu'Enriqus cherchât à s'introduire dans son appartement après avoir