‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 118 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

donné si solennellement sa foi ;i la princesse Constance. Au lieu de s'applaudir de cette démarche et d'en sentir quelque joie, elle la regardait comme un nouvel outrage, et son cœur en était tout entlammé de colère.

Tandis que lafille de Siffredi, prévenue contre le roi, le croyait le plus coupable des hommes, ce malheureux prince, plus épris que jamais de Blanche, souhaitait de l'entretenir pour la rassurer contre les apparences qui le condamnaient. Il serait venu plus tôt à Belmonte pour cet effet, si tous les soins dont il avait été obligé de s'occuper le lui eussent permis; mais il n'avait pu avant cette nuit se dérober à sa cour. Il connaissait trop bien les détours d'un lieu où il avait été élevé pour être en peine de se i,Misser dans le château de Siffredi; et même il conservait encore la clef d'une porte secrète par où l'on entrait dans les jardins. Ce fut par là qu'il gagna son ancien appartement, et qu'ensuite il passa dans la chambre de Blanche.

Imaginez-vous quel dut être l'étonnement de ce prince d'y trouver un homme et de sentir une épée opposée à la sienne. Peu s'en fallut qu'il n'éclatât, et ne fît punir à l'heure même l'audacieux qui osait lever sa main sacrilège sur son propre roi : mais le ménagement qu'il devait à la fille de Léontio suspendit son ressentiment. Il se retira de la même manière qu'il était venu; et, plus troublé qu'auparavant, il reprit le chemin de Palerme. Il y arriva quelques moments devant le jour, et s'enferma dans son appartement. Il était trop agité pour y prendre du repos. Il ne songeait qu'à retourner à Belmonte. Sa sûreté, son honneur et surtout son amour ne lui permettaient pas de différer l'éclaircissement de toutes les circonstances d'une si cruelle aventure.

Dès qu'il fut jour, il commanda son équipage de chasse ; et, sous prétexte de prendre ce divertissement, il s'enfonça dans la forêt de Belmonte avec ses piqueurs et quelques-uns de ses courtisans. Il suivit quelque temps la chasse pour cacher son dessein; et, lorsqu'il vit que chacun courait avec ardeui à la queue des chiens, il s'écarta de tout le monde et prit seul le chemin du château de Léontio. Il connaissait trop les routes de la forêt pour pouvoir s'y égarer; et, son impatience ne lui permettant pas de ménager son cheval, il eut en peu de temps parcouru tout l'espace qui le séparait de l'objet de son amour. Il cherchait dans son esprit quelque prétexte plausible pour se procurer un entretien secret avec la fille de Siffredi, quand, traversant une petite route qui aboutissait à une des portes du parc, il aperçut auprès de lui deux femmes assises qui s'entretenaient au pied d'un arbre. Il ne douta point que ces personnes ne fussent du château, et cette vue lui causa de l'émotion; mais il fut bien plus agité lorsque ces'

femmes s'étant tournées de son côté au bruit que son cheval faisait en courant, il reconnut sa chère Blanche. Elle s'était échappée ' du château avec Nise, celle de ses femmes qui avait le plus de part à sa confiance, pour pleurer du moins son malheur en liberté.

Il vola, il se précipita pour ainsi dire à ses pieds; et, voyant dans ses yeux tous les signes de la plus profonde affliction, il en fut attendri. Belle Blanche, lui dit-il, suspendez les mouve-' ments de votre douleur. Les apparences, je l'avoue, me peignent coupable à vos yeux; mais quand vous serez instruite du dessein que j'ai formé pour vous, ce que vous regardez comme un crime vous paraîtra une preuve de mon innocence et de l'excès de mon amour. Ces paroles, qu'Enrique croyait capables de modérer l'afflicion de Blanche, ne servirent qu'à la redoubler. Elle voulut répondre, mais les sanglots étouffèrent sa voix. Le prince, étonné de son saisissement, lui dit : Quoi! madame, je ne puis calmer votre trouble? Par quel malheur ai-je perdu votre confiance, moi qui mets en péril ma couronne et même ma vie pour me conserver à vous? Alors la fille de Léontio, faisant un effort sur elle pour s'expliquer, lui dit : Seigneur, vos promesses ne sont plus de saison. Rien désormais ne peut lier ma destinée à la vôtre. Ah! Blanche, interrompit brusquement Enrique, quelles paroles cruelles me faites-vous entendre? Qui peut vous enlever à mon amour? qui voudra s'opposer à la fureur d'un roi qui mettrait en feu toute la Sicile, plutôt que de vous laisser ravir à ses espérances? Tout votre pouvoir, seigneur, reprit languissamment la fille de Siffredi, devient inutile contre les obstacles qui nous séparent. Je suis femme du connétable.

Femme du connétable! s'écria le prince en reculant de quelques pas. Il ne put continuer, tant il fut saisi. Accablé de ce coup imprévu, ses forces l'abandonnèrent. Il se laissa tomber au pied d'un arbre qui se trouva derrière lui. Il était pâle, tremblant, défait, et n'avait de libre que les yeux, qu'il attacha sur Blanche d'une manière à lui faire comprendre combien il était sensible au malheur qu'elle lui annonçait. Elle le regardait de son côté d'un air qui lui faisait assez connaître que ses mouvements étaient peu différents des siens; et ces deux amants infortunés gardaient entre eux un silence qui avait quelque chose d'affreux. Enfin le prince, revenant un peu de son désordre par un effort de courage, reprit la parole et dit à Blanche en soupirant : Madame, qu'avezvous fait? Vous m'avez perdu, et vous vous êtes perdue vous-même par votre crédulité.

Blanche fut piquée de ce que le prince semblait lui faire des reproches lorsqu'elle croyait avoir les plus fortes raisons de se plaindre de lui. Quoi! seigneur, répondit-elle, vous ajoutez la

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