‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 119 sur 219 · LIVRE QUATRifeME 20S · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRifeME 20S

dissimulation à l'infidélité ! Vouliez-vous que je démentisse mes yeux et mes oreilles, et que, malgré leur rapport, je vous crusse innocent? Non, seigneur, je vous l'avoue, je ne suis point capable de cet effort de raison. Cependant, madame, répliqua le roi, ces témoins qui vous paraissent si fidèles vous en ont imposé. Ils ont aidé eux-mêmes à vous trahir; et il n'est pas moins vrai que je suis innocent et fidèle qu'il est vrai que vous êtes l'épouse du connétable. Eh quoi! seigneur, reprit-elle, je ne vous ai point entendu confirmer à Constance le don de votre main et de votre cœur? vous n'avez point assuré les grands de l'État que vous rempliriez les volontés du feu roi? et la princesse n'a pas reçu les hommages de vos nouveaux sujets en qualité de reine et d'épouse du prince Enrique? Mes yeux étaient-ils donc fascinés? Dites, dites plutôt, infidèle, que vous n'avez pas cru que Blanche dût balancer dans votre cœur l'intérêt d'un trône; et, saps vous abaisser à feindre ce que vous ne sentez plus, et ce que vous n'avez peutêtre jamais senti, avouez que la couronne de Sicile vous a paru plus assurée avec Constance qu'avec la fille de Léontio. Vous avez raison, seigneur, un trône éclatant ne m'était pas plus dû que le cœur d'un prince tel que vous. J'étais trop vaine d'oser prétendre à l'un et à l'autre; mais vous ne deviez pas m'entretenir dans cette erreur. Vous savez les alarmes que je vous ai témoignées sur votre perte, qui me semblait presque infaillible pour moi. Pourquoi m'avez-vous rassurée? Fallait-il dissiper mes craintes? J'aurais accusé le sort plutôt que vous, et du moins vous auriez conservé mon cœur, au défaut d'une main qu'un autre n'eût jamais obtenue de moi. Il n'est plus temps présentement de vous justifier. Je suis l'épouse du connétable; et, pour m'épargner la suite d'un entretien qui fait rougir ma gloire, souffrez, seigneur, que, sans manquer au respect que je vous dois, je quitte un prince qu'il ne m'est plus permis d'écouter.

A ces mots elle s'éloigna d'Enrique avec toute la précipitation dont elle pouvait être capable dans l'état où elle se trouvait. Arrêtez, madame, s'écria-t-il, ne désespérez point un prince plus disposé à renverser un trône que vous lui reprochez de vous avoir préféré, qu'à répondre à l'attente de ses nouveaux sujets. Ce sacrifice est présentement inutile, repartit Blanche. Il fallait me ravir au connétable avant que de faire éclater des transports si généreux. Puisque je ne suis point libre, il m'importe peu que la Sicile soit réduite en cendres, et à qui vous donniez votre main. Si j'ai eu la faiblesse de laisser surprendre mon cœur, du moins j'aurai la fermeté d'en étouffer les mouvements, et de faire voir au nouveau roi de Sicile que l'épouse du connétable n'est plus l'amante du prince Enrique. En parlant de cette sorte, comme elle tou-

chait à la porte du parc, elle y entra brusquement avec Nise; et, fermant après elle cette porte, elle laissa le prince accablé de douleur. Il ne pouvait revenir du coup que Blanche lui avait porté par la nouvelle de son mariage. Injuste Blanche, s'écriat-il, vous avez perdu la mémoire de notre engagement! Malgré mes serments et les vôtres, nous sommes séparés! L'idée que je m'étais faite de posséder vos charmes n'était donc qu'une vaine illusion ! Ah ! cruelle, que j'achète chèrement l'avantage de vous avoir fait approuver mon amour!

Alors l'image du bonheur de son rival vint s'offrir à son esprit avec toutes les horreurs de la jalousie; et cette passion prit sur lui tant d'empire pendant quelques moments, qu'il fut sur le point d'immoler à son ressentiment le connétable et SifTredi même. La raison toutefois calma peu à peu la violence de ses transports. Cependant l'impossibilité où il se voyait d'ôter à Blanche les impressions qu'elle avait de son infidélité le mettait au désespoir. Il se flattait de les effacer s'il pouvait l'entretenir en liberté. Pour y parvenir, il jugea qu'il fallait éloigner le connétable; et il se résolut à le faire arrêter comme un homme suspect dans les conjonctures où l'État se trouvait. Il en donna l'ordre au capitaine de ses gardes, qui se rendit à Belmonte, s'assura de sa personne à l'entrée de la nuit, et le mena au château de Palerme.

Cet incident répandit à Belmonte la consternation. Siffredi partit sur-le-champ pour aller répondre au roi de l'innocence de son gendre, et lui représenter les suites fâcheuses d'un pareil emprisonnement. Ce prince, qui s'était bien attendu à cette démarche de son ministre, et qui voulait au moins se ménager une libre entrevue avec Blanche avant que de relâcher le connétable, avait expressément défendu que personne lui parlât jusqu'au lendemain. Mais Léontio, malgré cette défense, fît si bien, qu'il entra dans la chambre du roi. Seigneur, dit-il en se présentant devant lui, s'il est permis à un sujet respectueux et fidèle de se plaindre de son maître, je viens me plaindre à vous de vousmême. Quel crime a commis mon gendre? Votre Majesté a-t-elle bien réfléchi sur l'opprobre éternel dont elle couvre ma famille, et sur les suites d'un emprisonnement qui peut aliéner de votre service les personnes qui remplissent les postes de l'État les plus importants? J'ai des avis certains, répondit le roi, que le connétable a des intelligences criminelles avec l'infant don Pèdre. Des intelligences criminelles! interrompit avec surprise Léontio. Ah! seigneur, ne le croyez pas : l'on abuse Votre Majesté. La trahison n'eut jamais d'entrée dans la famille de SifTredi; et il suffit au connétable qu'il soit mon gendre pour être à couvert de tout soup-

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