‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 122 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

te aux cris que poussait Blanche, et ne s'opposassent à sa venance, ne se ménagea point. Sa fureur lui ôta le jugement; il rit si mal ses mesures, qu'il s'enferra lui-même dans l'épée de vjn ennemi; elle lui entra dans le corps jusqu'à la garde. Il tomba, et le roi s'arrêta dans le moment. La fille de Léontio, touchée de l'état où elle voyait son époux, l surmontant la répugnance naturelle qu'elle avait pour lui, se jeta à terre et s'empressa de le secourir. Mais ce- malheureux époux était trop prévenu contre elle pour se laisser attendrir aux témoignages qu'elle lui donnait de sa douleur et de sa compassion. La mort, dont il sentait les approches, ne put étouffer les transports de sa jalousie. Il n'envisagea, dans ces derniers moments, que le bonheur de son rival; et cette idée lui parut si affreuse, que, rappelant tout ce qui lui restait de force, il leva son épée qu'il tenait encore et la plongea dans le sein de Blanche. Meurs, lui dit-il en la perçant, meurs, infidèle épouse, puisque les nœuds de l'hyménée n'ont pu me conserver une foi que tu m'avais jurée sur les autels! Et toi, poursuivit-il, Enrique, ne t'applaudis point de ta destinée! Tu ne saurais jouir de mon malheur, je meurs content. En achevant de parler de cette sorte, il expira; et son visage, tout couvert qu'il était des ombres de la mort, avait encore quelque chose de fier et de terrible. Celui de Blanche offrait un spectacle bien différent. Le coup qui l'avait frappée était mortel. Elle tomba sur le corps mourant de son époux; et le sang de l'innocente victime se confondait avec celui de son meurtrier, qui avait si brusquement exécuté sa cruelle résolution, que le roi n'en avait pu prévenir l'effet.

Ce prince infortuné fit un cri en voyant tomber Blanche; et, plus frappé qu'elle du coup qui l'arrachait à la vie, il se mit en devoir de lui rendre les mêmes soins qu'elle avait voulu prendre, et dont elle avait été si mal récompensée. Mais elle lui dit d'une voix mourante : Seigneur, votre peine est inutile; je suis la victime que le sort impitoyable demandait. Puisse-t-elle apaiser sa colère, et assurer le bonheur de votre règne! Comme elle achevait ces paroles, Léontio attiré par les cris qu'elle avait poussés, arriva dans la chambre; et, saisi des objets qui se préniaient à ses yeux, il demeura immobile. Blanche, sans l'apercevoir, continua de parler au roi. Adieu, prince, lui dit-elle; conservez chèrement ma mémoire, ma tendresse et mes malheurs vous y obligent. N'ayez point de ressentiment contre mon père. Ménagez ses jours et sa douleur, et rendez justice à son zèle. Surtout faites-lui connaître mon innocence; c'est ce que je • '>us recommande plus que toute autre chose. Adieu, mon cher Enrique... Je meurs..., recevez mon dernier soupir!

A ces mots, elle mourut. Le roi garda quelque temps un morne silence. Ensuite il dit à Siffredi, qui paraissait dans un accablement mortel : Voyez, Léontio, contemplez votre ouvrage; considérez dans ce tragique événement le fruit de vos soins officieux et de votre zèle pour moi. Le vieillard ne répondit rien, tant il était pénétré de douleur. Mais pourquoi m'arrêter à décrire des choses qu'aucuns termes ne peuvent exprimer? il suffit de dire qu'ils firent l'un et l'autre les plaintes du monde les plus touchantes, dès que leur affliction leur permit de faire éclater leurs mouvements.

Le roi conserva toute sa vie un tendre souvenir de son amante. Il ne put se résoudre à épouser Constance. L'infant don Pèdre se Joignit à cette princesse, et tous deux ils n'épargnèrent rien pour faire valoir la disposition du testament de Roger; mais ils furent enfm obligés de céder au prince Enrique, qui vint à bout de ses ennemis. Pour Siffredi, le chagrin qu'il eut d'avoir causé tant de malheurs le détacha du monde, et lui rendit insupportable le séjour de sa patrie. Il abandonna la Sicile; et, passant en Espagne avec Porcie, la îille qui lui restait, il acheta ce château. Il vécut ici près de quinze années après la mort de Blanche, et il eut, avant que de mourir, la consolation de marier Porcie. Elle épousa don Jérôme de Silva, et je suis l'unique fruit de ce mariage. Voilà, poursuivit la veuve de don Pedro de Pinarès, l'histoire de ma famille, et un fidèle récit des malheurs qui sont représentés dans ce tableau, que Léontio, mon aïeul, fit faire pour laisser à la postérité un monument de cette funeste aventure.

V. — De ce que fit Aurore de Guzman lorsqu'elle fut à Salamanque.

Orliz, ses compagnes et moi, après avoir entendu cette histoire, nous sortîmes de la salle, où nous laissâmes Aurore avec Elvire. Elles y passèrent le reste de la journée à s'entretenir. Elles ne s'ennuyaient point l'une avec l'autre; et le lendemain, quand nous partîmes, elles, eurent autant de peine à se quitter que deux amies qui se sont fait une douce habitude de vivre ensemble.

Enfm nous arrivâmes sans accident à Salamanque. Nous y louâmes d'abord une maison toute meublée; et la dame Ortiz, ainsi que nous en étions convenus, prit le nom de dona Ximena de Guzman. Elle avait été trop longtemps duègne pour n'être pas une bonne actrice. Elle sortit un matin avec Aurore, une femme de chambre et un valet, et se rendit à un hôtel garni où nous

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