LIVRE QUATRIÈME
avions appris que Pacheco logeait ordinairement. Elle demanda s'il y avait quelque appartement à louer. On lui répondit que oui, et on lui en montra un assez propre, qu'elle arrêta. Elle donna même de l'argent d'avance à l'hôtesse, en lui disant que c'était pour un de ses neveux qui venait de Tolède étudier à Salamanque, et qui devait arriver ce jour-là.
La duègne et ma maîtresse, après s'être assurées de ce logement, revinrent sur leurs pas, et la belle Aurore, sans perdre lie temps, se travestit en cavalier. Elle couvrit ses cheveux noirs d'une fausse chevelure blonde, se teignit les sourcils de la même pouleur, et s'ajusta de sorte qu'elle pouvait fort bien passer pour un jeune seigneur. Elle avait Faction libre et aisée; et à la réserve de son visage, qui était un peu trop beau pour un homme, rien ne trahissait son déguisement. La suivante, qui devait lui servir de page, s'habilla aussi, et nous n'appréhendions point qu'elle fît mal son personnage : outre qu'elle n'était pas des plus jolies, elle avait un petit air effronté qui convenait fort à son rôle. L'après-dînée, ces deux actrices se trouvant en état de paraître sur la scène, c'est-à-dire dans l'hôtel garni, j'en pris le chemin avec elles. Nous y allâmes tous trois en carrosse, et nous y portâmes toutes les bardes dont nous avions besoin.
L'hôtesse, appelée Bernarda Ramirez, nous reçut avec beaucoup de civilité, et nous conduisit à notre appartement, où nous commençâmes à l'entretenir. Nous convînmes de la nourriture qu'elle aurait soin de nous fournir, et de ce que nous lui donnerions pour cela tous les mois. Nous lui demandâmes ensuite si elle avait bien des pensionnaires. Je n'en ai pas présentement, nous répondit-elle; je n'en manquerais point si j'étais d'humeur à prendre toute sorte de personnes; mais je ne veux que de jeunes seigneurs. J'en attends ce soir un qui vient de Madrid ici achever ses études. C'est don Luis Pacheco, un cavalier de vingt ans tout au plus; si vous ne le connaissez pas personnellement, vous pouvez en avoir entendu parler. Non, dit Aurore : je n'ignore pas qu'il est d'une illustre famille; mais je ne sais quel liomine c'est, et vous me ferez plaisir de me l'apprendre, puisque je dois demeurer avec lui. Seigneur, reprit l'hôtesse en regardant ce faux cavalier, c'est une figure toute brillante; il est fait à peu près comme vous. Ah! que vous serez bien ensemble l'un et l'autre ! Par saint Jacques! je pourrai me vanter d'avoir chez moi les deux plus gentils seigneurs d'Espagne. Ce don Luis, répliqua ma maîtresse, a sans doute en ce pays-ci des bonnes fortunes? Oh! je vous en assure, repartit la vieille; c'est un vert L'alant, sur ma parole : il n'a qu'à se montrer pour faire des conquêtes. Il a charmé, entre autres, une dame qui a de la jeu-
214 IlISTOTRE DE GIL BLAS DE RANTILLANE
liesse et de la beauté : on la noinine Isabelle. C'est la fille d'un vieux docteur en droit. Elle est si entêtée, qu'elle en perdra l'esprit assurément. Et dites-moi, ma bonne, interrompit Aurore avec précipitation, est-il de son côté fort amoureux d'elle? Il l'aimait,, répondit Bernarda Ramirez, avant son départ pour iMadrid; mais je ne sais s'il l'aime encore; car il est un peu sujet à caution. Il court de femme en femme, comme tous les jeunes cavaliers ont coutume de faire.
La bonne veuve n'avait pas achevé de parler, que nous entendîmes du bruit dans la cour. Nous regardâmes aussitôt par la fenêtre, et nous aperçûmes deux hommes qui descendaient de cheval. C'était don Luis Pacheco lui-même, qui arrivait de Madrid avec un valet de chambre. La vieille nous quitta pour aller le recevoir; et ma maîtresse se disposa, non sans émotion, à jouer le rôle de don Félix. Nous vîmes bientôt entrer dans notre appartement don Luis encore tout botté. Je viens d'apprendre, dit-il en saluant Aurore, qu'un jeune seigneur tolédan est loge dans cet hôtel; il veut bien que je lui témoigne la joie que j'ai de loger avec lui? Pendant que ma maîtresse répondait à ce compliment, Pacheco me parut surpris de trouver un cavalier si aimable. Aussi ne put-il s'empêcher de lui dire qu'il n'en avait jamais vu de si beau ni de si bien fait. Après force discours pleins de politesse de part et d'autre, don Luis se retira dans l'appartement qui lui était destiné.
Tandis qu'il y faisait ôter ses bottes et changeait d'habit et de linge, une espèce de page, qui le cherchait pour lui rendre une lettre, rencontra par hasard Aurore sur l'escalier. Il la prit pour don Luis, et lui remettant le billet dont il était chargé : Tenez, seigneur cavalier, lui dit-il, quoique je ne connaisse pas le seigneur Pacheco, je ne crois pas avoir besoin de vous demander si vous l'êtes : sur le portrait qu'on m'a fait de ce seigneur, je suis persuadé que je ne me trompe point. Non, mon ami, répondit ma maîtresse avec une présence d'esprit admirable, vous ne vous trompez pas assurément. Vous vous acquittez de vos commissions à merveille. Vous avez fort bien deviné que je suis don Luis Pacheco. Allez, j'aurai soin de faire tenir ma réponse. Le page disparut; et Aurore, s'enfermant avec sa suivante et moi, ouvrit la lettre et nous lut ces paroles : « Je viens d'apprendre que vous êtes à Salamanque. Avec quelle joie j'ai reçu cette nouvelle! J'en ai pensé devenir folle. Mais aimez-vous encore Isabelle? Hâtez-vous de l'assurer que vous n'avez point changé. Je crois qu'elle mourra de plaisir si elle vous retrouve fidèle. »
Le billet est passionné, dit Aurore; il marque une âme bien éprise. Cette dame est une rivale qui doit m'alarmer. Il faut que