LIVRE QUATRIÈME
m'entendant parler ainsi; et loin de trouver mauvais que je prisse la liberté de me joindre à leur entretien, ils m'adressèrent souvent la parole pour se réjouir de mes réponses. Nous continuâmes à nous entretenir des femmes qui ont l'art de se masquer; et le résultat de tous nos discours fut qu'Isabelle demeura dûment atteinte et convaincue d'être une franche coquette. Don Luis protesta de nouveau qu'il ne la re verrait jamais; et don Félix, à son exemple, jura qu'il aurait toujours pour elle un parfait mépris. Ensuite de ces protestations, ils se lièrent d'amitié tous deux, et se promirent mutuellement de n'avoir rien de caché l'un pour l'autre. Ils passèrent l'après-soupée à se dire des choses gracieuses, et eufTi ils se séparèrent pour s'aller reposer chacun dans son appartement. Je suivis Aurore dans le sien, où je lui rendis un compte exact de l'entretien que j'avais eu avec la fille du docteur; je n'oubliai pas la moindre circonstance; j'en dis même plus qu'il n'y en avait, pour mieux faire ma cour à ma maîtresse, qui fut charmée de mon rapport. Peu s'en fallut qu'elle ne m'embrassât de joie. Mon cher Gil Blas, me dit-elle, je suis enchantée de ton esprit. Quand on a le malheur d'être engagée dans une passion qui nous oblige de recourir à des stratagèmes, quel avantage d'avoir dans ses intérêts un garçon aussi spirituel que toi! Courage, mon ami, nous venons d'écarter une rivale qui pouvait nous embarrasser; cela ne va pas mal. Mais, comme les amants sont sujets à d'étranges retours, je suis d'avis de brusquer l'aventure, et de mettre en jeu dès demain Aurore de Guzman. J'approuvai cette pensée; et laissant le seigneur don Félix avec son page, je me retirai dans un cabinet où était mon lit.
VI. — Quelles ruses Aurore mit en usage pour se faire aimer de don Luis Pacheco.
• Les deux nouveaux amis se rassemblèrent le lendemain matin; ce fut leur premier soin. Ils commencèrent la journée par des embrassades qu'Aurore fut obligée de donner et de recevoir, pour bien jouer le rôle de don Félix. Ils allèrent ensemble se promener dans la ville, et je les accompagnai avec Ghilindron, valet de don Luis. Nous nous arrêtâmes auprès de l'Université pour regarder quelques affiches de livres qu'on venait d'attacher à la porte. Plusieurs personnes s'amusaient aussi à les lire, et j'aperçus parmi celles-là un petit homme qui disait son sentiment sur ces ouvrages affichés. Je remarquai qu'on l'écoutait avec une extrême
attention, et je jugeai en même temps qu'il croyait mériter qu'on i'écoutât. Il paraissait vain, et il avait l'esprit décisif, comme l'ont la plupart des petits hommes. Cette nouvelle traduction d'Horace, disait-il, que vous voyez annoncée au public en si gros caractères, est un ouvrage en prose composé par un vieil auteur du collège. C'est un livre fort estimé des écoliers; ils en ont consumé eux seuls quatre éditions. Il n'y a pas un honnête homme qui en ait acheté un exemplaire ^ 11 ne portait pas des jugements plus avantageux des autres livres ; il les frondait tous sans charité. C'était apparemment quelque auteur 2. Je n'aurais pas été fâché de l'entendre jusqu'au bout : mais il me fallut suivre don Luis et don Félix, qui, ne prenant pas plus de plaisir à ses discours que d'intérêt aux livres qu'il critiquait, s'éloignèrent de lui et de l'Université.
Nous revînmes à notre hôtel à l'heure du dîner. Ma maîtresse se mit à table avec Pacheco, et fit adroitement tomber la conversation sur sa famille. Mon père, dit-elle, est un cadet de la maison de Mendoce, qui s'est établi à Tolède, et ma mère est propre sœur de dona Ximena de Guzman, qui, depuis quelques jours, est venue à Salamanque pour une affaire importante, avec sa nièce Aurore, fille unique de don Vincent de Guzman, que vous avez peut-être connu. Non, répondit don Luis, mais on m'en a souvent parlé, ainsi que d'Aurore votre cousine. Dois-je croire ce qu'on dit de cette jeune dame? On assure que rien n'égale son esprit et sa beauté. Pour de l'esprit, reprit don Félix, elle n'en manque pas; elle l'a même assez cultivé. Mais ce n'est point une si belle personne; on trouve que nous nous ressemblons beaucoup. Si cela est, s'écria Pacheco, elle justifie sa réputation. Vos traits sont réguliers, votre teint est parfaitement beau; votre cousine doit être charmante. Je voudrais bien la voir et l'entretenir. Je m'offre à satisfaire votre curiosité, repartit le faux Mendoce, et même dès ce jour. Je vous mène cette après-dînée chez ma tante.
Ma maîtresse changea tout à coup de matière, et parla de choses indifférentes. L'après-midi, pendant qu'ils se disposaient tous deux à sortir pour aller chez dona Ximena, je pris les devants, et courus avertir la duègne de se préparer à cette visite. Je revins ensuite sur mes pas pour accompagner don Félix, qui conduisit enfin chez sa tante le seigneur don Luis. Mais à peine furent-ils entrés dans la maison, qu'ils rencontrèrent la dame Chimène, qui leur fit signe de ne point faire de bruit. Paix, paix,
1. Cette traduction d'Horace était celle du père jésuite Tarteron.