‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 127 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

leur dit-elle d'une voix basse, vous réveillerez ma nièce. Elle a depuis hier une migraine effroyable qui ne fait que de la quitter, et la pauvre enfant repose depuis un quart d'heure. Je suis fâché de ce contre-temps, dit Mendoce en affectant un air mortifié; j'espérais que nous verrions ma cousine. J'avais fait fête de ce plaisir à mon ami Pacheco. Ce n'est pas une affaire si pressée, répondit en souriant Ortiz, vous pouvez la remettre à demain. Les cavaliers eurent une conversation fort courte avec la vieille, et se retirèrent.

Don Luis nous mena chez un jeune gentilhomme de ses amis qu'on appelait don Gabriel de Pedros. Nous y passâmes le reste de la journée; nous y soupâmes même, et nous n'en sortîmes que sur les deux heures après minuit, pour nous en retourner au logis. Nous avions peut-être fait la moitié du chemin, lorsque nous rencontrâmes sous nos pieds, dans la rue, deux hommes étendus parterre. Nous jugeâmes que c'étaient des malheureux qu'on venait d'assassiner, et nous nous arrêtâmes pour les secourir s'il en était encore temps. Comme nous cherchions à nous instruire, autant que l'obscurité de la nuit nous le pouvait permettre, de l'état où ils se trouvaient, la patrouille arriva. Le commandant nous prit d'abord pour des assassins, et nous fit environner par ses gens ; mais il eut meilleure opinion de nous lorsqu'il nous eut entendus parler, et qu'à la faveur d'une lanterne sourde il vit les traits de Mendoce et de Pacheco. Ses archers, par son ordre, examinèrent les deux hommes que nous nous imaginions avoir été tués; et il se trouva que c'était un gros licencié avec son valet, tous deux pris de vin, ou plutôt ivres-morts. Messieurs, s'écria un des archers, je reconnais ce gros vivant. Eh! c'est le seigneur licencié Guyomar *, recteur de notre Université. Tel que vous le voyez, c'est un grand personnage, un génie supérieur. Il n'y a point de philosophe qii'il ne terrasse dans une dispute ; il a un flux de bouche sans pareil. C'est dommage qu'il aime un peu trop le vin, le procès et la grisette. Il revient de souper de chez son Isabelle, où, par malheur, son guide s'est enivré comme lui. Ils sont tombés l'un et l'autre dans le ruisseau. Avant que le bon licencié fût recteur, cela lui arrivait assez souvent; les honneurs, comme vous voyez, ne changent pas toujours les mœurs Nous laissâmes ces ivrognes entre les mains de la patrouille, qui eut soin de les porter chez eux. Nous regagnâmes notre hôtel, et chacun ne songea qu'à se reposer.

Don Félix et don Luis se levèrent sur le midi; et s'étant tous

1. Guyomar est le nom retourné de Dagoumar (Guillaume), professeur au collège d'Harcourt. ,

deux rejoints, Aurore de Guzman fut la première chose dont ils s'entretinrent. Gil Blas, me dit ma maîtresse, va chez ma tante dona Ximena,etlui demande de ma part si nous pouvons aujourd'hui, le seigneur Pacheco et moi, voir ma cousine. Je sortis pour m'acquitter de cette commission, ou plutôt pour concerter avec la duègne ce que nous avions à faire; et, quand nous eûmes pris ensemble de justes mesures, je vins rejoindre le faux Mendoce. Seigneur, lui dis-je, votre cousine Aurore se porte à merveille; elle m'a chargé elle-même de vous témoigner de sa part que votre visite ne lui saurait être que très agréable; et dona Ximena m'a dit d'assurer le seigneur Pacheco qu'il sera parfaitement bien reçu chez elle sous vos auspices.

Je m'aperçus que ces dernières paroles firent plaisir à don Luis. Ma maîtresse le remarqua de même, et en conçut un heureux présage. Un moment avant le dîner, le valet de la senora Ximena parut, et dit à don Félix : Seigneur, un homme de Tolède est venu vous demander chez madame votre tante, et y a laissé ce billet. Le faux Mendoce l'ouvrit, et y trouva ces mots qu'il lut à haute voix : « Si vous avez envie d'apprendre des nouvelles de votre père et des choses de conséquence pour vous, ne manquez pas, aussitôt la présente reçue , de vous rendre au Cheval noir, auprès de l'Université. » Je suis, dit-il, trop curieux de savoir ces choses importantes, pour ne pas satisfaire ma curiosité tout à l'heure. Sans adieu, Pacheco, continua-t-il; si je ne suis point de retour ici dans deux heures, vous pourrez aller seul chez ma tante : j'irai vous y rejoindre dans Taprès-dînée. Vous savez ce que Gil Blas vous a dit de la part de dona Ximena; vous êtes en droit de faire cette visite. Il sortit en parlant de cette sorte, et m'ordonna de le suivre.

Vous vous imaginez bien qu'au lieu de prendre la route du Cheval noir, nous enfilâmes celle de la maison où était Ortiz. D'abord que nous y fûmes arrivés, nous nous préparâmes à représenter notre pièce; Aurore ôta sa chevelure blonde, lava et frotta ses sourcils, mit un habit de femme, et devint une belle brune, telle qu'elle l'était naturellement. On peut dire que son déguisement la changeait à un point qu'Aurore et don Félix paraissaient deux personnes difîérentes; il semblait même qu'elle fût beaucoup plus grande en femme qu'en homme : il est vrai que ses chappins, car elle en avait d'une hauteur excessive, n'y contribuaient pas peu. Lorsqu'elle eut ajouté à ses charmes tous les secours que l'art pouvait leur prêter, elle attendit don Luis avec une agitation mêlée de crainte et d'espérance. Tantôt elle se fiait à son esprit et à sa beauté, et tantôt elle appréhendait de n'en faire qu'un essai malheureux. Ortiz, de son côté, se prépara

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de son mieux à seconder sa maîtresse. Pour moi, comme il ne fallait pas que Pacheco me vît dans cette maison, et que, semblable aux acteurs qui ne paraissent qu'au dernier acte d'une pièce, je ne devais me montrer que sur la fin de la visite, je sortis aussitôt que j'eus dîné.

Enfin tout était en état quand don Luis arriva. Il fut reçu très agréablement de la dame Chimène, et il eut avec Aurore une conversation de deux ou trois heures; après quoi j'entrai dans la chambre où ils étaient, et m'adressant au cavalier : Seigneur, lui dis-je, don Félix, mon maître, ne viendra point ici d'aujour d'hui; il vous prie de l'excuser; il est avec trois hommes de Tolède dont il ne peut se débarrasser. Ah! le petit libertin! s'écria doua Ximena; il est sans doute en débauche. Non, madame, repris-je, il s'entretient avec eux d'affaires fort sérieuses. Il a un véritable chagrin de ne pouvoir se rendre ici; il m'a chargé de vous le dire, aussi bien qu'à dona Aurora. Oh ! je ne reçois point ses excuses, dit ma maîtresse en plaisantant : il sait que j'ai été indisposée; il devait marquer un peu plus d'empressement pour les personnes à qui le sang le lie. Pour le punir, je ne le veux voir de quinze jouis. Eh! madame, dit alors don Luis, ne formez point une si cruelle résolution; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pas vue.

Ils plaisantèrent quelque temps là-dessus ; ensuite Pacheco se retira. La belle Aurore change aussitôt de forme, et reprend son habit de cavalier. Elle retourne à l'hôtel garni le plus promptement, qu'il lui est possible. Je vous demande pardon, cher ami, dit-elle à don Luis, de ne vous avoir pas été trouver chez ma tante; mais je n'ai pu me défaire des personnes avec qui j'étais. Ce qui me console, c'est que vous avez eu du moins tout le loisir de satisfaire vos désirs curieux. Eh bien! que pensez-vous de ma cousine? dites-le-moi sans complaisance. J'en suis enchanté, répondit Pacheco. Vous aviez raison de dire que vous vous ressemblez tous deux. Je n'ai jamais vu de traits plus semblables; c'est le même tour de visage ; vouf avez les mêmes yeux, la même bouche, le même son de voix. Il y a pourtant quelque différence : Aurore est plus grande qu^vous; elle est brune, et vous êtes blond; vous êtes enjoué, elle est sérieuse; voilà tout ce qui vous distingue l'un de l'autre. Pour de l'esprit, continuat-il, je ne crois pas qu'une substance céleste puisse en avoir plus que votre cousine. En un mot, c'est une personne d'un mérite infini.

Le seigneur Pacheco prononça ces dernières paroles avec tant de vivacité, que don Félix lui dit en souriant : Ami, je me repens de vous avoir fait faire connaissance avec dona Xi mena;

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et, si vous m'en croyez, vous n'irez plus chez elle; je vous le conseille pour votre repos. Aurore de Guzman pourrait vous faire voir du pays, et vous inspirer une passion....

Je n'ai pas besoin de la revoir, interrompit-il, pour en devenir amoureux; l'affaire en est faite. J'en suis fâché pour vous, répliqua le faux Mendoce; car vous n'êtes pas un homme à vous attacher; et ma cousine n'est pas une Isabelle, je vous en avertis. Elle ne s'accommoderait pas d'un amant qui n'aurait pas des vues légitimes. Des vues légitimes! repartit don Luis; peut-on en avoir d'autres sur une fille de son sang? C'est me faire une offense que de me croire capable de jeter sur elle un œil profane ; connaissez-moi mieux, mon cher Mendoce : hélas! je m'estimerais le plus heureux de tous les hommes si elle approuvait ma recherche et voulait lier sa destinée à la mienne.

En le prenant sur ce ton-là, reprit don Félix, vous m'intéressez à vous servir. Oui, j'entre dans vos sentiments. Je vous offre mes bons offices auprès d'Aurore; et je veux dès demain essayer de gagner ma tante, qui a beaucoup de crédit sur son esprit. Pacheco rendit mille grâces au cavalier qui lui faisait de si belles promesses, et nous nous aperçûmes avec joie que notre stratagème ne pouvait aller mieux. Le jour suivant nous augmentâmes encore l'amour de don Luis par une nouvelle invention. Ma maîtresse, après avoir été trouver dona Ximena comme pour la rendre favorable à ce cavalier, vint le rejoindre. J'ai parlé à ma tante, lui dit-elle, et je n'ai pas eu peu de peine à la mettre dans vos intérêts. Elle était furieusement prévenue contre vous. Je ne sais qui vous a fait passer dans son esprit pour un libertin; mais il est constant que quelqu'un lui a fait de vous un portrait désavantageux; heureusement j'ai entrepris votre apologie, et j'ai pris si vivement votre parti, que j'ai détruit enfin la mauvaise impression qu'on lui avait donnée de vos mœurs.

Ce n'est pas tout, poursuivit Aurore, je veux que vous ayez, en ma présence, un entretien avec ma tante; nous achèverons de vous assurer son appui. Pacheco témoigna une extrême impatience d'entretenir dona Ximena, et cette satisfaction lui fut accordée le lendemain matin. Le faux Mendoce le conduisit à la dame Ortiz, et ils eurent tous trois une conversation où don Luis fit voir qu'en peu de temps il s'était laissé fort enflammer. L'adroite Ximena feignit d'être touchée de toute la tendresse qu'il faisait paraître,- et promit au cavalier de faire tous ses efforts pour engager sa nièce à l'épouser. Pacheco se jeta aux pieds d'une si bonne tante, pour la remercier de ses bontés. Làdessus don Félix demanda si sa cousine était levée. Non, répondit la duègne, elle repose encore, et vous ne sauriez lu

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