LIVRE (iUATHIÈME
donné un bouillon; puis se tournant de mon côté : Mon ami, me dit-il, c'est toi que je prétends désormais charger de mes commissions, et particulièrement de celles qui regarderont dona Eufrasia. Cette dame est une jeune personne que j'aime et dont je suis tendrement aimé.
Bon Dieu! dis-je aussitôt en moi-même; eh! comment lesjeunes gens pourront-ils s'empêcher de croire qu'on les aime, puisque ce vieux penard s'imagine qu'on l'idolâtre? Gil Blas, poursuivit-il, je te mènerai chez elle dès aujourd'hui; j'y soupe presque tous les soirs. Tu verras une personne tout aimable, tu seras charmé de son air sage et retenu. Bien loin de ressembler à ces petites étourdies qui donnent dans la jeunesse et s'engagent sur les apparences, elle a l'esprit déjà mûr et judicieux; elle veut des sentiments dans un homme, et préfère aux figures les plus brillantes un amant qui sait aimer. Le seigneur don Gonzale ne borna point là l'éloge de sa maîtresse : il entreprit de la faire passer pour l'abrégé de toutes les perfections; mais il avait un auditeur assez difficile à persuader là-dessus. Après toutes les manœuvres que j'avais vu faire aux comédiennes, je ne croyais pas les vieux seigneurs fort heureux en arfiour. Je feignis pourtant, par complaisance, d'ajouter foi à tout ce que me dit mon maître ; je fis plus, je vantai le discernement et le bon goût d'Eufrasie. Je fus même assez imprudent pour avancer qu'elle ne pouvait avoir de galant plus aimable. Le bonhomme ne sentit point que je lui donnais de l'encensoir par le nez; au contraire, il s'applaudit de mes paroles : tant il est vrai qu'un flatteur peut tout risquer avec les grands! Ils se prêtent jusqu'aux flatteries les plus outrées. Le vieillard, après avoir écrit, s'arracha quelques poils de la barbe avec des pincettes; puis il se lava les yeux, pour ôter une épaisse chassie dont ils étaient pleins. Il lava aussi ses oreilles, ensuite ses mains; et, quand il eut fait toutes ses ablutions, il teignit en noir sa moustache, ses sourcils et ses cheveux. Il fut plus longtemps à sa toilette qu'une vieille douairière qui s'étudie à cacher l'outrafe des années. Comme il achevait de s'ajuster, il entra un autre vieillard de ses amis, qu'on nommait le comte d'Asumar. Quelle différence il y avait entre eux! Celui-ci laissait voir ses cheveux blancs, s'appuyait sur un bâton, et semblait se faire honneur de sa vieillesse, au lieu de vouloir paraître jeune. Seigneur Pacheco, dit-il en entrant, je viens vous demander à dîner. Soyez le bienvenu, comte, répondit mon maître. En même temps, ils s'embrassèrent l'un l'autre, s'assirent, et commencèrent \ s'entretenir en attendant qu'on servît.
Leur conversation roula d'abord sur une course de taureaux
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qui s'était faite depuis peu de jours. Ils parlèrent des cavaliers qui y avaient montré le plus d'adresse et de vigueur; et là-dessus le vieux comte, tel que Nestor, à qui toutes les choses pn'^sentes donnaient occasion de louer les choses passées, dit en soupirant : Hélas! je ne vois point aujourd'hui d'hommes comparables à ceux que j'ai vus autrefois, ni les tournois ne se font pas avec autant de magnificence qu'on les faisait dans ma jeunesse. Je riais en moi-même de la prévention du bon seigneur d'Asumar, qui ne s'en tint pas aux tournois; je me souviens, quand il fut à table et qu'on apporta le fruit, qu'il dit en voyant de fort belles pêches qu'on avait servies : De mon temps, les pêches étaient bien plus grosses qu'elles ne le sont à présent; la nature s'affaiblit de jour en jour. Sur ce pied-là, dis-je alors en moi-même en souriant, les pêches du temps d'Adam devaient être d'une grosseur merveilleuse.
Le comte d'Asumar demeura presque jusqu'au soir avec mon maître, qui ne se vit pas plus tôt débarrassé de lui, qu'il sortit en me disant de le suivre. Nous allâmes chez Eufrasie, qui logeait à cent pa.s de notre maison, et nous la trouvâmes dans un appartement des plus propres. Elle était galamment habillée, et avait un air de jeunesse qui me la fit prendre pour une mineure, bien qu'elle eût trente bonnes années pour le moins. Elle pouvait passer pour jolie, et j'admirai bientôt son esprit. Ce n'était pas une de ces coquettes qui n'ont qu'un babil brillant avec des manières libres : elle avait de la modestie dans son action comme dans ses discours, et elle parlait le plus spirituellement du monde, sans paraître se donner pour spirituelle. Je la considérais avec un extrême étonnement. 0 ciel! disais-je, est-il possible qu'une personne qui se montre si réservée soit capable de vivre dans le libertinage? Je m'imaginais que toutes les femmes galantes devaient être effrontées. J'étais surpris d'en voir une modeste en apparence, sans faire réflexion que ces créatures savent se composer et se conformer au caractère des gens riches et des seigneurs qui tombent entre leurs mains. Ces payeurs veulent-ils de l'emportement? elles sont vives et pétulantes. Aiment-ils la retenue? elles se parent d'un extérieur sage et vertueux. Ce sont de vrais caméléons, qui changent de couleur suivant l'humeur et le génie des hommes qui les approchent.
Don Gonzale n'était pas du goût des seigneurs qui demandent des béantes hardies; il ne pouvait souffrir celles-là, et il fallait, pour le piquer, qu'une femme eût un air de vestale : aussi Eufrasie, se réglant là-dessus, faisait voir que les bonnes comédiennes n'étaient pas toutes à la comédie. Je laissai mon maître