‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 128 sur 219 · LIVRE QUATRIEME 22 B · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME 22 B

voir présentement; mais revenez cette après-dînée, et vous lui parlerez à loisir. Cette réponse de la dame Ghimène redoubla, comme vous pouvez croire, la joie de don Luis, qui trouva le reste de la matinée bien long. Il regagna Thôtel garni avec Mendoce, qui ne prenait pas peu de plaisir à l'observer, et à remarquer en lui toutes les apparences d'un véritable amour.

Ils ne s'entretinrent que d'Mrore; et, lorsqu'ils eurent dîné, don Félix dit à Pacheco : Il me vient une idée. Je suis d'avis d'aller chez ma tante quelques moments avant vous; je veux parler en particulier à ma cousine, et découvrir, s'il est possible, dans quelle disposition son cœur est à votre égard. Don Luis approuva cette pensée; il laissa sortir son ami, et ne partit qu'une heure après lui. Ma maîtresse protita si bien de ce tempslà, qu'elle était habillée en femme quand son amant arriva. Je croyais, dit ce cavalier après avoir salué Aurore et la duègne, je croyais trouver ici don Félix. Vous le verrez dans un instant, répondit dona Ximena; il écrit dans mon cabinet. Pacheco parut se payer de cette défaite, et lia conversation avec les dames. Cependant, malgré la présence de l'objet aimé, il s'aperçut que les heures s'écoulaient sans que Mendoce se montrât; et, comme il ne put s'empêcher d'en témoigner quelque surprise, Aurore changea tout à coup de contenance, se mit à rire, et dit à don Luis : Est-il possible que vous n'ayez pas encore le moindre soupçon de la supercherie qu'on vous fait? Une fausse chevelure blonde et des sourcils teints me rendent-ils si différente de moimême, qu'on puisse jusque-là s'y tromper? Désabusez-vous donc, Pacheco, continua-t-elle en reprenant son sérieux; apprenez que don Félix de Mendoce et Aurore de Guzman ne sont qu'une même personne.

Elle ne se contenta pas de le tirer de cette erreur; elle avoua la faiblesse qu'elle avait pour lui, et toutes les démarches qu'elle avait faites pour l'amener au point où elle le voulait. Don Luis ne fut pas moins charmé que surpris de ce qu'il venait d'entendre; il se jeta aux pieds de ma maît^sse, et lui dit avec transport : Ah! belle Aurore, croirai-je en effet que je suis l'heureux mortel pour qui vous avez eu tant de bontés? Que puis-je faire pour les reconnaître? Un éternel amour ne saurait assez les payer. Ces paroles furent suivies de mille autres discours tendres et passionnés; après quoi les amants parlèrent des mesures qu'ils avaient à prendre pour parvenir à l'accomplissement de leurs désirs. Il fut résolu que nous partirions tous incessamment pour Madrid, où nous dénouerions notre comédie par un mariage. Ce dessein fut presque aussitôt exécuté que conçu; don Luis, quinze jours après, épousa ma maîtresse, et

Lesage. I. 1~

leurs noces donnèrent lieu à des fêtes et à des réjouissances inlinies.

Vil. — Gil Blas change de condition, et il passe au service de don Goiuale Pacheco.

Trois semaines après ce mariage, ma maîtresse voulut récompenser les services que je lui avais rendus. Elle me fit présent de cent pistoles, et me dit : Gil Blas, mon ami, je ne vous chasse point de chez moi; je vous laisse la liberté d'y demeurer tant qu'il vous plaira; mais un oncle de mon mari, don Gonzale Pacheco, souhaite de vous avoir pour valet de chambre. Je lui ai parlé si avantageusement de vous, qu'il m'a témoigné que je lui ferais plaisir de vous donner à lui. C'est un seigneur de la vieille cour, ajouta-t-elle, un homme d'un très bon caractère; vous serez parfaitement bien auprès de lui.

Je remerciai Aurore de ses bontés; et, comme elle n'avait plus besoin de moi, j'acceptai d'autant plus volontiers le poste qui se présentait, que je ne sortais point de la famille. J'allai donc un matin, de la part de la nouvelle mariée, chez le seigneur don Gonzale. Il était encore au lit, quoiqu'il fût près de midi. Lorsque j'entrai dans sa chambre, je le trouvai qui prenait un bouillon qu'un page venait de lui apporter. Le vieillard avait la moustache en papillotes, les yeux presque éteints, avec un visage pâle et décharné. C'était un de ces vieux garçons qui ont été fort libertins dans leur jeunesse, et qui ne sont guère plus sages dans un âge plus avancé. Il me reçut agréablement, et me dit que, si je voulais le servir avec autant de zèle que j'avais servi sa nièce, je pouvais compter qu'il me ferait un heureux sort. Sur cette assurance, je promis d'avoir pour lui le même attachement que j'avais eu pour elle, et dès ce moment il me retint à son service.

Me voilà donc à un nouveau maître, et Dieu sait quel homme c'était! Quand il se leva, je crus voir la résurrection du Lazare. Imaginez-vous un grand corps si sec, qu'en le voyant à nu on aurait fort bien pu apprendre l'ostéologie. Il avait les jambes si menues, qu'elles me parurent encore très fines après qu'il eut mis trois ou quatre paires de bas l'une sur l'autre. Outre cela, cette momie vivante était asthmatique, et toussait à chaque parole qui lui sortait de la bouche. Il prit d'abord du chocolat. Il demanda ensuite du papier et de l'encre, écrivit un billet qu'il cacheta, et le fit porter à son adresse par le page qui lui avait

Page 1