‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 134 sur 219 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

alors dans l'antichanibre avec moi, me les dépeignait agréablement. Il se nommait André Molina. Il était naturellement froid et railleur, et ne manquait pas d'esprit. D'abord un évêque se présenta. Je l'annonçai; et, quand il fut entré, le gouverneur me dit ; Ce prélat est d'un caractère assez plaisant. Il a quelque crédita la cour; mais il voudrait bien persuader qu'il en a beaucoup. Il fait des offres de services à tout le monde, et ne sert jtersonne. Un jour il rencontre chez le roi un cavalier qui le -alue; il l'arrête, l'accable de civilités et lui serrant la main : Je suis, lui dit-il, tout acquis à Votre Seigneurie. Mettez-moi, de grâce, à l'épreuve; je ne mourrai point content si je ne trouve une occasion de vous obliger. Le cavalier le remercia d'une manière pleine de reconnaissance; et, quand ils furent tous deux séparés, le prélat dit à un de ses officiers qui le suivait : Je crois connaître cet homme-là; j'ai une idée confuse de l'avoir vu quelque part.

Un moment après l'évêque, le fils d'un grand parut; et lorsque je Teus introduit dans la chambre de ma maîtresse : Ce seigneur, me dit Molina, est encore un original. Imaginez-vous qu'il entre souvent dans une maison pour traiter d'une affaire importante avec le maître du logis, qu'il quitte sans se souvenir de lui en parler. Mais, ajouta le gouverneur en voyant arriver deux femmes, voici dona Angela de Periafiel et dona Margarita de Montalvan. Ce sont deux dames qui ne se ressemblent nullement. Dona Margarita se pique d'être philosophe ; elle va tenir tête aux plus profonds docteurs de Salamanque, et jamais ses raisonnements ne céderont à leurs raisons. Pour dona Angela, elle ne fait point la savante, quoiqu'elle ait l'esprit cultivé. Ses discours ont de la justesse, ses pensées sont fines, ses expressions délicates, nobles et naturelles. Ce dernier caractère est aimable, dis-je à Molina; mais l'autre ne convient guère, ce me semble, au beau sexe. Pas trop, répondit-il en souriant; il y a même bien des hommes qu'il rend ridicules. Madame la marquise, notre maîtresse, continua-t-il, est aussi un peu grippée de philosophie. Qu'on va disputer ici aujourd'hui! Dieu veuille que la religion ne soit pas intéressée dans la dispute!

Comme il achevait ces mots, nous vîmes entrer un homme, sec, qui avait l'air grave et renfrogné. Mon gouverneur ne l'épargna point. Celui-ci, me dit-il, est un de ces esprits sérieux qui veulent passer pour de grands génies, à la faveur de leur silence ou de quelques sentences tirées de Sénèque, et qui ne sont que de sots personnages, à les examiner fort sérieusement. Il vint ensuite un cavalier d'assez belle taille, qui avait la mine grecque, c'est-à-dire le maintien plein de suffisance. Je demandai qui

c'était. C'est un poète dramatique, me dit Molina. Il a fait cent mille vers en sa vie, qui ne lui ont pas rapporté quatre sous; mais, en récompense, il vient, avec six lignes de prose, de se faire un établissement considérable.

J'allais m'éclaicir de la nature d'une fortune faite à si peu de frais, quand j'entendis un grand bruit sur l'escalier. Bon, s'écria le gouverneur, voici le licencié Gampanario. Il s'annonce lui-même avant qu'il paraisse. Il se met à parler dès la porte de la rue, et en voilà jusqu'à ce qu'il soit sorti de la maison. En effet tout retentissait de la voix du bruyant licencié, qui entra enfin dans l'antichambre avec un bachelier de ses amis, et qui ne déparla point tant que dura sa visite. Le seigneur Gampanario, dis-je à Molina, est apparemment un beau génie. Oui, me répondit mon gouverneur, c'est un homme qui a des saillies brillantes, des expressions détournées; il est réjouissant. Mais, outre que c'est un parleur impitoyable, il ne laisse pas de se répéter; et, pour n'estimer les choses qu'autant qu'elles valent, je crois que l'air agréable et comique dont il assaisonne ce qu'il dit en fait le plus grand mérite. La meilleure partie de ses traits ne ferait pas grand honneur à un recueil de bons mots.

Il vint encore d'autres personnes dont Molina me fit de plaisants portraits. Il n'oublia pas de me peindre aussi la marquise, et sa peinture fut de mon goût. Je vous donne, me dit-il, notre patronne pour un esprit assez uni, malgré sa philosophie. Elle n'est point d'une humeur difficile, et on a peu de caprices à essuyer en la servant. G'est une femme de qualité des plus raisonnables que je connaisse; elle n'a même aucune passion. Llle est sans goût pour le jeu comme pour la galanterie, et. n'aime que la conversation. Sa vie serait bien ennuyeuse pour la plupart des dames. Le gouverneur, par cet éloge, me prévint en faveur de ma maîtresse. Gependant, quelques jours après, je ne pus m'empêcher de la soupçonner de n'être pas si ennemie de l'amour; et je vais dire sur quel fondement je conçus ce soupçon.

Un matin, pendant qu'elle était à sa toilette, il se présenta* devant moi un petit homme de quarante ans, désagréable de sa figure, plus crasseux que l'auteur Pedro de Moya, et fort bossu par-dessus le marché. Il me dit qu'il voulait parler à madame la marquise. Je lui demandai de quelle part. De la mienne, répondit-il fièrement. Dites-lui que je suis le cavalier dont elle s'entretint hier avec dona Anna de Velasco. Je l'introduisis dans l'appartement de ma maîtresse, et je l'annonçai. La marquise fit aussitôt une exclamation, et dit avec un transport de joie qu'il pouvait entrer. Elle ne se contenta pas de le recevoir favorablement,

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