LIVRE QUATRIÈME
•lie obligea toutes ses femmes à sortir de la chambre; de sorte jue le petit bossu, plus heureux qu'un honnête homme, y lemeura seul avec elle. Les soubrettes et moi nous rîmes un peu de ce beau tête-à-lête, qui dura près d'une heure; après quoi ma patronne congédia le bossu, en lui faisant des civilités qui marquaient qu'elle était très contente de lui.
Elle avait effectivement pris tant de plaisir à son entretien, qu'elle me dit le soir, en particulier : Gil Blas, quand le bossu reviendra, faites-le entrer dans mon appartement le plus secrètement que vous pourrez. Ce commandement, je l'avoue, me donna d'étranges soupçons; néanmoins, suivant l'ordre de la marquise, dès que le petit homme revint, et ce fut le lendemain, je le conduisis par un escalier dérobé jusque dans la chambre de madame. Je fis pieusement la même chose deux ou trois fois, et je conclus de laque la marquise avait des inclinations bizarres, ou que le bossu faisait le personnage d'un entremetteur.
Ma foi, disais-je, prévenu de cette opinion, si ma maîtresse aime quelque homme bien fait, je le lui pardonne; mais si elle est entêtée de ce magot, franchement je ne puis excuser cette dépravation de goût. Que je jugeais mal de la patronne ! Le petit bossu se mêlait de magie ; et, comme on avait vanté son savoir à la marquise, qui se prêtait volontiers aux prestiges des charlatans, elle avait des entretiens particuliers avec lui. Il faisait voir dans le verre, montrait à tourner le sas, et révélait, pour de l'argent, tous les mystères de la cabale; ou bien, pour parler plus juste, c'était un fripon qui subsistait aux dépens des personnes trop crédules; et l'on disait qu'il avait sous contribution plusieurs femmes de qualité.
IX. — Par quel incident Gil Blas sortit de chez la marquise de Chavos, et ce qu'il devint. ^
Il y avait six mois que je demeurais chez la marquise de Chaves, t j'étais fort content de ma condition. Mais la destinée qjie ! avais à remplir ne me permit pas de faire un plus long séjour lans la maison de cette dame, ni même à Madrid. Voici l'aventure qui m'obligea de m'en éloigner.
Parmi les femmes de ma maîtresse, il y en avait une qu'on ippelait Porcie. Outre qu'elle était jeune et belle, je la trouvai l'un si bon caractère, que je m'y attachai, sans savoir qu'il me liudrait disputer son cœur. Le secrétaire de la marquise,
homme fier et jaloux, était épris de ma belle. Il ne s'aperçut pas plus tôt de mon amour, que, sans chercher à s'éclaircir de quel onl Porcie me voyait, il résolut de me f.ii'^e tirer l'épée. Pour cet effet, il me donna rendez-vous un mal.ii dans un endroit écarté. Comme c'était un petit homme qui m'arrivait à peine aux épaules, et qui me paraissait très faible, je ne le crus pas un rival fort dangereux. Je me rendis avec confiance au lieu où il m'avait appelé. Je comptais bien de remporter une victoire aisée et de m'en faire un mérite auprès de Porcie; mais Tévènement ne répondit point à mon attente. Le petit secrétaire, qui avait deux ou trois ans de salle, me désarma comme un enfant; et me présentant la pointe de son épée : JPrépare-toi, me dit-il, à recevoir le coup de la mort ou bien donne-moi ta parole d'honneur que tu sortiras aujourd'hui de chez la marquise de Ghaves, et que tu ne penseras plus àPorcie.^e lui fis volontiers cette promesse, et je la tins sans répugnance. Je me faisais une peine de paraître devant les domestiques de notre hôtel après avoir été vaincu, et surtout devant la belle Hélène qui avait fait le sujet de notre combat. Je ne retournai au logis que pour y prendre tout ce que j'avais de nippes et d'argent, et dès le même jour je marchai vers Tolède, la bourse assez bien garnie et le dos assez chargé d'un paquet composé de toutes mes bardes. Quoique je ne me fusse point engagé à quitter le séjour de Madrid, je jugeai à propos de m'en écarter, du moins pour quelques années. Je formai la résolution de parcourir l'Espagne et de m'arrêter de ville en ville. L'argent que j'ai, disais-je, me mènera loin : je ne le dépenserai pas indiscrètement, et, quand je n'en aurai plus, je me remettrai à servir. Un garçon fait comme je suis trouvera des conditions de reste quand il lui plaira d'en chercher; je n'aurai qu'à choisir. \ ?
J'avais particulièrement envie de voir Tolède; j'y arrivai au bout de trois jours. J'allai loger dans une bonne hôtellerie, où je passai pour un cavalier d'importance, à la faveur de mon habit d'homme à bonnes fortunes, dont je ne manquai pas de me parer; et, par des airs de petit-maître que j'affectai de me donner, il dépendit de moi de lier commerce avec de jolies femmes qui demeuraient dans mon voisinage; mais, ayant appris qu'il fallait débuter chez elles par une grande dépense, cela brida mes désirs, et me sentant toujours du goût pour les voyages, fetprès avoir vu tout ce qu'on voit de curieux à Tolède, j'en partis un jour au lever de l'aurore, et pris le chemin de Guença, dans le dessein d'aller en Aragon. J'entrai la seconde journée dans une hôtellerie que je trouvai sur la route; et, dans le temps que je commençais à m'y rafraîchir, il survint une troupe