LIVRE QUATRIEME
crois qu'il n'est pas besoin de vous en dire dc'ivantage. Nous sommes dans un endroit écarté; battons-nous, à moins que, pour éviter le châtiment que je vous apprête, vous ne me promettiez de rompre tout commerce avec Léonor. Sacrifiez-moi les espérances que vous avez conçues ou bien je vais vous ôter la vie. Il fallait, lui dis-je, demander ce sacrifice et non pas l'exiger. J'aurais pu l'accorder à vos prières, mais je le refuse à vos menaces.
Eh bien! répliqua-t-il après avoir attaché son cheval à un arbre, battons-nous donc. Il ne convient point à une personne de ma qualité de s'abaisser à prier un homme de la vôlre.' La plupart même de mes pareils, à ma place, se vengeraient de vous d'une manière moins honorable. Je me sentis choqué de ces dernières paroles; et voyant qu'il avait déjà tiré son épée, je tirai aussi la mienne. Nous nous battîmes avec tant de furie que le combat ne dura pas longtemps. Soit qu'il s'y prît avec trop d'ardeur, soit que je fusse plus adroit que lui, je le perçai bientôt d'un coup mortel. Je le vis chanceler et tomber. Alors, ne songeant plus qu'à me sauver, je montai sur son propre cheval, et pris la route de Tolède. Je n'osai pas relourrier chez le baron de Steinbach, jugeant bien que mon aventure ne ferait que l'affliger; et, quand je me représentais tout le péril où j'étais, je croyais ne pouvoir assez tôt m'éloigner de Madrid.
En faisant là-dessus les plus tristes réflexions, je marchai le reste de la nuit et toute la matinée. Mais sur le midi il fallut m'arrêter pour faire reposer mon cheval et laisser passer la chaleur, qui devenait insupportable. Je demeurai dans un village jusqu'au coucher du soleil; après quoi, voulant aller tout d'une traite à Tolède, je continuai mon chemin. J'avais déjà gagné Iilescas et deux lieues par delà, lorsque, environ sur le minuit, un orage pareil à celui d'aujourd'hui vint me surprendre au milieu de la campagne.
Je m'approchai des murs d'un jardin (|ue je découvris à quelques pas de moi, et, ne trouvant pas d'abri plus commode, je me rangeai avec mon cheval, le mieux qu'il me fut possible, auprès de la porte d'un cabinet qui était au bout du mur, et au-dessus de laquelle il y avait un balcon. Gomme je m'appuyais contre la porte, je sentis qu'elle était ouverte; ce que j'attribuai à la négligence des domestiques. Je mis pied à terre, et, moins par curiosité que pour être mieux à couvert de la pluie, qui ne laissait pas de m'incommoder sous le balcon, j'entrai dans le bas du cabinet avec mon cheval que je tirai par la bride.
Je m'attachai, pendant l'orage, à observer les lieux où j'étais.
et quoique je n'en pusse guère juger qu'à la faveur des éclairs, je connus bien que c'était une maison qui ne devait point appartenir à des personnes du commun. J'attendais toujours que la pluie cessât pour me remettre en chemin; mais une grande lumière que j'aperçus de loin me fit prendre une autre résolution. Je laissai mon cheval dans le cabinet, dont j'eus soin de fermer la porte; je m'avançai vers cette lumière, persuadé que l'on était encore sur pied dans cette maison, et résolu d'y demander un logement pour cette nuit. Après avoir traversé quelques allées, j'arrivai près d'un salon dont je trouvai aussi la porte ouverte. J'y entrai; et, quand j'en eus vu toute la magnificence à la faveur d'un beau lustre de cristal où il y avait quelques bougies, je ne doutai point que je ne fusse chez un grand seigneur. Le pavé en était de marbre, le lambris fort propre et artistement doré, la corniche admirablement bien travaillée, et le plafond me parut l'ouvrage des plus habiles peintres. Mais ce que je regardai particulièrement, ce fut une infinité de bustes de héros espagnols, que soutenaient des escabellons de marbre jaspé qui régnaient autour du salon. J'eus le loisir de considérer toutes ces choses; car j'avais beau de temps en temps prêter une oreille attentive, je n'entendais aucun bruit, ni ne voyais paraître personne.
Il y avait à l'un des côtés du salon une porte qui n'était que poussée; je l'entr'ouvris, et j'aperçus une enfilade de chambres dont la dernière seulement était éclairée. Que dois-je faire? dis-je alors en moi-même. M'en retournerai-je ou serai-je assez hardi pour pénétrer jusqu'à cette chambre? Je pensais bien que le parti le plus judicieux c'était de retourner sur mes pas; mais je ne pus résister à ma curiosité, ou, pour mieux dire, à la force de mon étoile qui m'entraînait. Je m'avance, je traverse les chambres, et j'arrive à celle où il y avait de la lumière, c'està-dire une bougie qui brûlait sur une table de marbre dans un llambeau de vermeil. Je remarquai d'abord un ameublement d'été très propre et très galant; mais bientôt, jetant les yeux sur un lit dont les rideaux étaient à demi ouverts à cause de la chaleur, je vis un objet qui attira mon attention tout entière. C'était une jeune dame qui, malgré le bruit du tonnerre qui venait de se faire entendre, dormait d'un profond sommeil. Je m'approchai d'elle tout doucement; et, à la clarté que la bougie me prêtait, je démêlai un teint et des traits qui m'éblouirent. Mes esprits tout à coup se troublèrent à sa vue. Je me sentis saisir, transporter; mais, quelques mouvements qui m'agitassent, l'opinion que j'avais de la noblesse de son sang m'empêcha de formel" une pensée téméraire, et le respect l'emporta sur le sen-