LIVRE QUATRIEME
liment. Pendant que je m'enivrais du plaisir de la contempler, elle se réveilla.
Imaginez-vous quelle fut sa suprise de voir dans sa chambre et au milieu de la nuit un homme qu'elle ne connaissait point. Elle frémit en m'apercevant, et fit un grand cri. Je m'efforçai de la rassurer; et mettant un genou à terre : Madame, lui dis-je, ne craignez rien; je ne viens point ici pour vous nuire. J'allais continuer; mais elle était si effrayée qu'elle ne m'écouta point. Elle appelle ses femmes à plusieurs reprises; et, comme personne ne lui répondait, elle prend une robe de chambre légère qui était au pied de son lit, se lève brusquement, et passe dans les chambres que j'avais traversées, en appelant encore les iilles qui la servaient, aussi bien qu'une sœur cadette qu'elle avait sous sa conduite. Je m'attendais à voir arriver tous les valets; et j'avais lieu d'appréhender que, sans vouloir m'entendre, ils ne me fissent un mauvais traitement; mais, par bonheur pour moi, elle eut beau crier, il ne vint à ses cris qu'un vieux domestique qui ne lui aurait pas été d'un grand secours si elle eût eu quelque chose à craindre. Néanmoins, devenue un peu plus hardie par sa présence, elle me demanda fièrement qui j'étais, par où et pourquoi j'avais eu l'audace d'entrer dans sa maison. Je commençai alors à me justifier : et je ne lui eus pas sitôt dit que j'avais trouvé la porte du cabinet du jardin ouverte, qu'elle s'écria dans le moment : Juste ciel! quel soupçon me vient dans l'esprit!
En disant ces paroles, elle alla prendre la bougie sur la table ; elle parcourut toutes les chambres l'une après l'autre, et elle n'y vit ni ses femmes ni sa sœur; elle remarqua même qu'elles avaient emporté toutes leurs bardes. Ses soupçons ne lui paraissant alors que trop bien éclaircis, elle vint à moi avec beaucoup d'émotion, et me dit : Perfide, n'ajoute pas la feinte à la trahison. Ce n'est pas le hasard qui t'a fait entrer ici : tu es de la suite de don Fernand de Leyva, et tu as part^à son crime. Mais n'espère pas m'échapper; il me reste encore assez de monde pour l'arrêter. Madame, lui dis-je, ne me confondez point avec vos ennemis. Je ne connais point don Fernand de Leyva; j'ignore même qui vous êtes. Je suis un malheureux qu'une affaire d'honneur oblige à s'éloigner de Madrid; et je jure, par tout ce qu'il y a de plus sacré, que, sans l'orage qui m'a surpris, je ne serais point venu chez vous. Jugez donc de moi plus favorablement : au lieu de me croire complice du crime qui vous offense, croyez-moi plutôt disposé à vous venger. Ces derniers mots et le Ion dont je les prononçai, apaisèrent la dame, qui sembla ne plus me regarder comme son ennemi : mais si elle perdit ^
colère, ce ne fut que pour se livrer à sa douleur. Elle se mit à pleurer amèrement. Ses larmes m'attendrirent; et je n'étais guère moins affligé qu'elle, bien que je ne susse pas encore le sujet de son affliction. Je ne me contentai pas de pleurer avec elle; impatient de venger son injure, je me sentis saisir d'un mouvement de fureur. Madame, m'écriai-je, quel outrage avezvous reçu? Parlez : j'épouse votre ressentiment. Voulez-vous que je coure après don Fernand et que je lui perce le cœur? Nommez-moi tous ceux qu'il faut vous immoler : commandez. Quelques périls, quelques malheurs qui soient attachés à votre vengeance, cet inconnu, que vous croyez d'accord avec vos ennemis, va s'y exposer pour vous.
Ce transport surprit la dame, et arrêta le cours de ses pleurs. Ah! seigneur, me dit-elle, pardonnez ce soupçon à l'état cruel où je me vois. Ces sentiments généreux détrompent Séraphine; ils m'ôtent jusqu'à la honte d'avoir un étranger pour témoin d'un aflVont fait à ma famille. Oui, noble inconnu, je reconnais mon erreur, et je ne rejette pas votre secours; mais je ne demande point la mort de don Fernand. Eh bien! madame, repris-je, quels services pouvez-vous attendre de moi? Seigneur, repartit Séraphine, voici de quoi je me plains. Don Fernand de Leyva est amoureux de ma sœur Julie, qu'il a vue par hasard à Tolède, 011 nous demeurons ordinairement. Il y a trois mois qu'il en fit la demande au comte de Polan mon père, qui lui refusa son aveu, à cause d'une vieille inimitié qui règne entre nos maisons. Ma sœur n'a pas encore quinze ans; elle aura eu la faiblesse de suivre les mauvais conseils de mes femmes, que don Fernand a sans doute gagnées; et ce cavalier, averti que nous étions toutes seules en cette maison de campagne, a pris ce temps pour enlever Julie. Je voudrais du moins savoir quelle retraite il lui a choisie, afin que mon père et mon frère, qui sont à Madrid depuis deux mois , puissent prendre des mesures là-dessus. Au nom de Dieu, ajouta-t-elle, donnez-vous la peine de parcourir les environs de Tolède; faites une exacte recherche de cet enlèvement : que ma famille vous ait cette obligation-là.
La dame ne songeait pas que l'emploi dont elle me chargeait ne convenait guère à un homme qui ne pouvait trop tôt sortir de Gastille; mais comment y aurait-elle fait réflexion? je n'y pensais pas moi-même. Charmé du bonheur de me voir nécessaire à la plus aimable personne du monde, j'acceptai la commission avec transport, et promis de m'en acquitter avec autant de zèle que de diligence. En effet je n'attendis pas qu'il fût jour pour aller accomplir ma promesse; je quittai sur-le-champ Séraphine, en la conjurant de me pardonner la frayeur que je lui avais