LIVRE QUATRIÈME
votre vertu triompheraient de cet entêtement; mais je désespère le vaincre votre cœur puisqu'il ne s'est pas rendu à tout l'amour ;ue je vous ai témoigné. Fatiguée de l'entendre répéter les mêmes iiscours, je lui disais qu'au lieu de troubler son repos et le mien par trop de délicatesse, il ferait mieux de s'en remettre au temps. EtTectivement, à l'âge que j'avais, je n'étais guère propre à goûfor les raffinements d'une passion si délicate; et c'était le parti que don Diègue devait prendre; mais, voyant qu'une année entière s'était écoulée sans qu'il fut plus avancé qu'au premier jour, il perdit patience, ou plutôt il perdit la raison; et feignant d'avoir à la cour une affaire importante, il partit pour aller servir dans les Pays-Bas en qualité de volontaire; et bientôt il trouva dans les périls ce qu'il y cherchait, c'est-à-dire la fin de sa vie et de ses tourments.
Après que la dame eut fait ce récit, le caractère singulier de son mari devint le sujet de notre entretien. Nous fûmes interrompus par l'arrivée d'un courrier qui vint remettre à Séraphine une lettre du comte de Polan. Elle me demanda permission de la lire; et je remarquai qu'en la lisant elle devenait pâle et tremblante. Après l'avoir lue, elle leva les yeux au ciel, poussa un long soupir, et son visage en un moment fut couvert de larmes. Je ne vis point tranquillement sa douleur. Je me troublai; et comme si j'eusse pressenti le coup qui m'allait frapper, une crainte mortelle vint glacer mes esprits. Madame, lui dis-je d'une voix presque éteinte, puis-je vous demander quels malheurs vous annonce ce billet? Tenez, seigneur, me répondit tristement Séraphine en me donnant la lettre ; lisez vous-même ce que mon père m'écrit. Hélas! vous n'y êtes que trop intéressé.
A ces mots, qui me firent frémir, je pris la lettre en tremblant, et j'y trouvai ces paroles : <' Don Gaspard, votre frère, se battit hier au Prado. Il reçut un coup d'épée dont il est mort aujourd'hui; et il a déclaré, en mourant, que le cavalier qui l'a tué est fils du baron de Steinbach, officier de la garde allemande. Pour surcroît de malheur, le meurtrier m'est échappé. Il a pris la fuite; mais en quelque lieu qu'il aille se cacher, je n'épargnerai rien pour le découvrir. Je vais écrire à quelques gouverneurs qui ne manqueront pas de le faire arrêter s'il passe par les villes de leur juridiction; et je vais, par d'autres lettres, achever de lui fermer tous les chemins.
« Le comte de Poi-an. »
Figurez-vous dans quel désordre ce billet jeta tous mes sens. Je demeurai quelques moments immobile et sans avoir la force de [)arler. Dans mon accablement j'envisage ce que la mort de
2b2 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTILLANE
don Gaspard a de cruel pour mon annour. J'entre tout â coup dans un vif désespoir. Je me jetai aux pieds de Séraphine, et lui présentant mon épée nue : Madame, lui dis-je, épargnez au comte de Polan le soin de chercher un homme qui pourrait se dérober à ses coups. Vengez vous-même votre frère, immolez-lui son meurtrier de votre propre main : frappez. Que ce même fer qui lui a ôté la vie devienne funeste à son malheureux ennemi. Seigneur, me répondit Séraphine un peu émue de mon action, j'aimais don Gaspard; quoique vous l'ayez tué en brave homme, et qu'il se soit attiré lui-même son malheur, vous devez être persuadé que j'entre dans le ressentiment de mon père. Oui, don Alphonse, je suis votre ennemie, et je ferai cofttre vous tout ce que le sang et l'amitié peuvent exiger de moi : mais je n'abuserai point de votre mauvaise fortune; elle a beau vous livrer à ma vengence ; si l'honneur m'arme contre vous, il me défend aussi de me venger lâchement. Les droits de l'hospitalité doivent être inviolables, et je ne veux point payer d'un assassinat le service que vous m'avez rendu. Fuyez; échappez, si vous pouvez, à nos poursuites et à la rigueur des lois, et sauvez votre tête du péril qui la menace.
Eh quoi! madame, repris-je, vous pouvez vous-même vous venger, et vous vous en remettez à des lois qui tromperont peutêtre votre ressentiment! Ah! percez plutôt un misérable qui ne mérite pas que vous l'épargniez. Non, madame, ne gardez point avec moi un procédé si noble et si généreux. Savez-vous qui je suis? Tout Madrid me croit fils du baron de Steinbach, et je ne suis qu'un malheureux qu'il a élevé chez lui par pitié. J'ignore même quels sont les auteurs de ma naissance. N'importe, interrompit Séraphine avec précipitation, comme si mes dernières paroles lui eussent fait une nouvelle peine, quand vous seriez le dernier des hommes, je ferai ce que l'honneur me perscrit. Eh bien! madame, lui dis-je, puisque la mort d'un frère n'est pas capable de vous exciter à répandre mon sang, je veux irriter votre haine par un nouveau criftie dontj'espère que vous n'excuserez point l'audace. Je vous adore: je n'ai pu voir vos charmes sans en être ébloui, et, malgré l'obscurité de mon sort, j'avais formé l'espérance d'être à vous. J'étais assez amoureux, ou plutôt assez vain pour me flatter que le ciel, qui peut-être me fait grâce en me cachant mon origine, me la découvrirait un jour, et que je pourrais sans rougir vous apprendre mon nom. Après cet aveu qui vous outrage balancerez-vous encore à me punir ?
Ce téméraire aveu, répliqua la dame, m'offenserait sans doute dans un autre temps; mais je le pardonne au trouble qui vous agite. D'ailleurs, dans la situation où je suis moi-même, je fais