LIVRE QUATRIÈME 2bâ
peu d'attention aux discours qui vous échappent. Encore une fois, don Alphonse, ajouta-t-elle en versant quelques larmes partez, éloignez-vous d'une maison que vous remplissez de douleur; chaque moment que vous y demeurez augmente mes peines. Je ne résiste plus, madame, repartis-je en me relevant; il faut m'éloigner de vous; mais ne pensez pas que, soigneux de conserver une vie qui vous est odieuse, j'aille chercher un asile où je puisse être en sûreté. Non, non, je me dévoue à votre ressentiment. Je vais attendre avec impatience à Tolède le destin que vous me préparez; et, me livrant à vos poursuites, j'avancerai moi-même la fin de mes malheurs.
Je me retirai en achevant ces paroles. On me donna mon cheval, et je me rendis à Tolède, oii je demeurai huit jours, et où véritablement je pris si peu de soin de me cacher, que je ne sais comment je n'ai point été arrêté; car je ne puis croire que le comte de Polan, qui ne songe qu'âme fermer tous les passages, n'ait pas jugé que je pouvais passer par Tolède. Enfin je sortis hier de cette ville, où il semblait que je m'ennuyasse d'être en liberté; et sans tenir de route assurée, je suis venu jusqu'à cet ermitage, comme un homme qui n'aurait rien eu à craindre. Voilà, mon père, ce qui m'occupe. Je vous prie de m'aider de vos conseils.
XI. — (juel homme c'était que le vieil ermite, et comment Gil Blas s'aperçut qu'il était en pays de connaissance.
Quand don Alphonse eut achevé le triste récit de ses malheurs, le vieil ermite luiditifMon fils, vous avez eu bien de l'imprudence de demeurer si longtemps à Tolède. Je regarde d'un autre œil que vous tout ce que vous m'avez raconté, et votre amour pour Séraphine me paraît une pure folie. Croyez-moi, ne vous aveuglez point, il faut oublier cette jeune dame, qd! ne saurait être à vous. Cédez de bonne grâce aux obstacles qui vous séparent d'elle, et vous livrez à votre étoile, qui selon toutes les apparences, vous promet bien d'autres aventures. Vous trouverez sans doute quelque jeune personne qui fera sur vous la môme impression, et dont vous n'aurez pas tué le frère.
Il allait ajouter à cela beaucoup d'autres choses pour exhorter don Alphonse à prendre patience, lorsque nous vîmes entrer dans l'ermitage un autre ermite chargé d'une besace fort enflée. Il revenait de faire une copieuse quête dans la ville de Cuenra. Il paraissait plus jeune que son compagnon, et il avait une barbes^
rousse et fort épaisse.^Sbyez le bienvenu, frère Antoine, lui dit le vieil anachorète : quelle nouvelle apportez-vous de la ville? D'assez mauvaises, répondit le frère rousseau en lui mettant entre les mains un papier plié en forme de lettre; ce billet va vous en instruire. ^ Le vieillard l'ouvrit, et, après l'avoir lu avec toute l'attention qu'il méritait, s'écria if^ieu soit loué! puisque la mèche est découverte, nous n'avons qu'à prendre notre parti. Changeons de style, poursuivit-il, seigneur don Alphonse, en adressant la parole au jeune cavalier; vous voyez un homme en butte comme vous aux caprices de la fortune. On me mande de Cuença, qui est une ville à une lieue d'ici, qu'on m'a noirci dans l'esprit de la justice, dont tous les suppôts doivent dès demain se mettre en campagne pour venir dans cet ermitage s'assurer de ma personne. Mais ils ne trouveront point le lièvre au gîte. Ce n'est pas la première fois que je me suis vu dans de pareils embarras. Grâces à Dieu, je m'en suis presque toujours tiré en homme d'esprit. Je vais me montrer sous une nouvelle forme; car, tel que vous me voyez, je ne suis rien moins qu'un ermite et qu'un vieillard.
En parlant de cette manière, il se dépouilla de la longue robe qu'il portait; et l'on vit dessous un pourpoint de serge noire avec des manches tailladées. Puis il ôta son bonnet, détacha un cordon qui tenait sa barbe postiche, et prit tout à coup la figure d'un homme de vingt-huit à trente ans. Le frère Antoine, à son exemple, quitta son habit d'ermite, se défit de la même manière que son compagnon, de sa barbe rousse, et tira d'un vieux coffre de boisa demi pourri une méchante soutanelle dont il se revêtit. Mais représentez-vous ma surprise lorsque je reconnus dans le vieil anachorète le seigneur don Raphël, et dans le frère Antoine mon très cher et très fidèle Ambroise de Lamela.;^ive Dieu! m'écrai-je aussitôt, je suis ici, à ce que je vois, en pays de connaissance. Cela est vrai, seigneur Gil Blas, me dit don Raphaël en riant, vous retrouvez deux de vos amis lorsque vous vous y attendiez le moins. Je conviens que vous avez quelque sujet de vous plaindre de nous; mais oublions le passé, et rendons grâces au ciel qui nous rassemble. Ambroise et moi nous vous offrons nos services; ils ne sont point à mépriseri^Ne nous croyez pas de méchantes gens! Nous n'attaquons, nous n'assassinons personne; nous ne clierchons seulement qu'à vivre aux dépens d'autrui; et si voler est une action injuste, la nécessité en corrige l'injustice. Associez-vous avec nous, et vous mènerez une vie errante. C'est un genre de vie fort agréable, quand on sait se conduire prudemment. Ce n'est pas que, malgré toute notre prudence, l'enchaînement des causes secondes ne soit tel quel-
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