‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 148 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

qu'au lieu de six mille ducats qu'il avait promis pour sa dot, il en donnerait dix mille, pour me témoigner jusqu'à quel point il était pénétré du service que je lui avais rendu.

Nous étions donc, Morales et moi, chez le bonhomme Jérôme de Moyadas, bien traités, et dans l'agréable attente de toucher dix mille ducats, avec quoi nous nous proposions de nous éloigner promptement de Mérida. Une crainte pourtant troublait notre joie : nous appréhendions qu'avant trois jours le véritable fils de Juan Vêlez de la Membrilla ne vînt traverser notre bonheur, ou plutôt le détruire en paraissant tout à coup. Cette crainte n'était pas mal fondée. Dès le lendemain une espèce de paysan, chargé d'une valise, arriva chez le père de Florentine. Je ne m'y trouvai point alors; mais mon camarade y était. Seigneur, dit le paysan au vieillard, j'appartiens au cavalier de Calatrava qui doit être votre gendre, au seigneur Pedro de la Membrilla. Nous venons tous deux d'arriver dans cette ville : il sera ici dans un instant; j'ai pris les devants pour vous en avertir. A peine eut-il achevé ces mots, que son maître parut; ce qui surprit fort le vieillard, et déconcerta un peu Morales.

Le jeune Pedro était un garçon des mieux faits. Il adressa la parole au père de Florentine; mais le bonhomme ne lui donna pas le temps de finir son discours, et se tournant vers mon compagnon, il lui demanda ce que cela signifiait. Alors Morales, qui ne cédait en effronterie à personne du monde, prit un air d'assurance, et dit au vieillard : Monsieur, ces deux hommes que vous voyez sont de la troupe des voleurs qui nous ont détroussés sur le grand chemin; je les reconnais, et particulièrement celui qui a l'audace de se dire fils du seigneur Juan Vêlez de la Membrilla. Le vieux bourgeois, sans hésiter, crut Morales; et, persuadé que les nouveaux venus étaient des fripons, il leur dit : Messieurs, vous arrivez trop tard; on vous a prévenus. Pedro de la Membrilla est chez moi depuis hier. Prenez garde à ce que vous dites, lui répondit le jeune homme de Calatrava; on vous trompe, vous avez dans votre maison un ftnposteur. Sachez que Juan Vêlez de la Membrilla n'a point d'autre fils que moi. A d'autres, répliqua le vieillard; je n'ignore pas qui vous êtes. Ne remettez-vous pas ce garçon, et ne vous ressouvenez-vous plus de son maître que vous avez volé sur le chemin de Calatrava? Comment voler? repartit Pedro; ah! si je n'élais pas chez vous, je couperais les oreilles à ce fourbe qui a l'insolence de me traiter de voleur. Qu'il rende grâces à votre présence qui retient ma colère. Seigneur, poursuivit-il, je vous le répète, on vous trompe. Je suis le jeune homme à qui votre frère Augustin a promis votre fille. Voulez-vous que je vous montre toutes les

lellies qu'il a écrites à mon père au sujet de ce mariage? En croirez-vous le portrait de Florentine, qu'il m'envoya quelque temps avant sa mort?

Non, interrompit le vieux bourgeois; le portrait ne me persuadera pas plus que les lettres. Je sais bien de quelle manière il est tombé entre vos mains, et je vous conseille charitablement de sortir au plus tôt de Mérida, de peur d'éprouver le châtiment que méritent vos semblables. C'en est trop, interrompit à son tour le jeune cavalier. Je ne souffrirai pas qu'on me vole impunément mon nom, ni qu'on me fasse passer pour un brigand. Je connais quelques personnes dans cette ville; je vais les chercher, et je reviendrai avec eux confondre l'imposture qui vous prévient contre moi. A ces mots, il se retira, suivi de son valet, et Morales demeura triomphant. Cette aventure même fut cause que Jérôme de Moyadas résolut de me faire épouser sa fille dès ce jour-là; et sur-le-champ il alla donner les ordres nécessaires pour consommer cet ouvrage.

Quoique mon camarade fût bien aise de voir le j»ère de Florentine dans des dispositions si favorables pour nous^, il n'était pas sans inquiétude. Il craignait la suite des démarches qu'il jugeait bien que Pedro ne manquerait pas de faire, et il m'attendait avec impatience pour m'informer de ce qui se passait. Je le trouvai plongé dans une profonde rêverie. Qu'y a-t-il, mon ami? lui disje; tu me parais bien occupé. Ce n'est pas sans raison, me répondit-il. En même temps il me mit au fait. Tu vois, ajoutat-iî ensuite, si j'ai tort de rêver. C'est toi, téméraire, qui nous as jetés dans cet embarras. L'entreprise, je l'avoue, était brillante, et t'aurait comblé de gloire si elle eût réussi; mais, selon toutes les apparences, elle finira mal; et je serais d'avis, pour prévenir les éclaircissements, que nous prissions la fuite avec la plume que nous avons tirée de l'aile du bonhomme.

Monsieur Morales, repris-je à ce discours, n'allons pas si vite, vous cédez bien promptement aux difficultés. Vous ne faites guère d'honneur à don Mathias de Cordel, ni aux autres cavaliers avec qui vous avez demeuré à Tolède. Quand on a fait son apprentissage sous de si grands maîtres, on ne doit pas si facilement s'alarmer. Pour moi, qui veux marcher sur les traces de ces héros, et prouver que j'en suis un digne élève, je me raidis conti-e l'obstacle qui vous épouvante, et Je me fais fort de le lever. Si vous en venez à bout, me dit mon compagnon, je vous mettrai au-dessus de tous les grands hommes de Piutarque.

Comme Morales achevait de parler, Jérôme de Moyadas entra. Je viens, me dit-il, de tout disposer pour votre mariage; vous serez mon gendre dès ce soir. Votre valet, ajouta-t-il.

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