LIVRE CINQUIÈME
doit vous avoir conté ce qui vient d'arriver. Que dites-vous de l'effronterie du fripon qui m'a voulu persuader qu'il était fils du correspondant de mon frère? Morales était bien en peine de savoir comment je me tirerais de ce mauvais pas, et il ne fut l^as peu surpris de m'entendre, lorsque, regardant tristement Moyadas, je répondis d'un air ingénu à ce bourgeois : Seigneur, il ne tiendrait qu'à moi de vous entretenir dans votre erreur et d'en profiter; mais je sens que je ne suis pas né pour soutenir un mensonge. Il faut vous faire un aveu sincère. Je ne suis point fils de Juan Vêlez de la Membrilla. Qu'enteads-je? interrompit le vieillard avec autant de précipitation que de surprise. Eh quoi! vous n'êtes pas le jeune homme à qui mon frère....? De grâce, seigneur, interrompis-je aussi, puisque j'ai commencé un récit fidèle et sincère, daignez m'écouter jusqu'au bout. Il y a huit jours que j'aime votre fille, et que l'amour m'arrête à Mérida. Hier, après vous avoir secouru, je me préparais à vous la demander en mariage; mais vous me fermâtes la bouche en m'apprenant que vous la destiniez à un autre. Vous me dîtes que votre frère, en mourant, vous conjura de la donner à Pedro de la Membrilla; que vous le lui promîtes, et qu'enfin vous étiez esclave de votre parole. Ce discours, je l'avoue, m'accabla, et mon amour, réduit au désespoir, m'inspira le stratagème dont je me suis servi. Je vous dirai pourtant que je me le suis secrètement reproché; mais j'ai cru que vous me le pardonneriez quand je vous le découvrirais, et quand vous sauriez que je suis un prince italien qui voyage incognito. Mon père est souverain de certaines vallées qui sont entre les Suisses, le Milanais et la Savoie. Je m'imaginais même que vous seriez agréablement surpris lorsque je vous révélerais ma naissance; et je me faisais un plaisir d'époux délicat et charmé de la déclarer à Florentine après l'avoir épousée. Le ciel, poursuivis- je en changeant de ton, n'a pas voulu permettre que j'eusse tant de joie. Pedro de la Membrilla paraît; il faut lui restituer son nom, quelque chose qu'il m'en coûte à le lui rendre. Votre promesse vous engage à le choisir pour votre gendre; je ne puis qu'en gémir, je ne puis m'en plaindre; vous devez me le préférer sans avoir égard à mon rang, sans avoir pitié de la situation cruelle où vous m'allez réduire. Je ne vous représenterai point que votre frère n'était que l'oncle de votre fille, que vous en êtes le père, et qu'il serait plus juste de vous acquitter envers moi de l'obligation que vous m'avez, que de vous piquer de l'honneur de tenir une parole qui ne vous lie que faiblement.
Oui, sans doute, cela est bien plus juste, s'écria Jérôme de Moyadas; aussi je ne prétends point balancer entre vous et Pedro,
de la Membrilla. Si mon frère Augustin vivait encore, il ne trouverait pas mauvais que je donnasse la préférence à un homme qui m'a sauvé la vie, et, qui plus est, à un prince qui ne dédaigne pas mon alliance et veut bien descendre jusqu'à moi. Il faudrait que je fusse ennemi de mon bonheur, et que j'eusse entièrement perdu l'esprit, si je ne vous donnais pas ma fille, et si je ne pressais pas même un mariage si avantageux pour elle. Seigneur, repris-je, n'agissez point par impétuosité, ne faites rien qu'après une mûre délibération; ne consultez que vos seuls intérêts; et, malgré la noblesse de mon sang... Vous vous moquez de moi, interrompit-il, dois-je hésiter un moment? Non, mon prince ; etje vous supplie de vouloir bien, dès ce soir, honorer de votre main l'heureuse Florentine. Eh bien! lui dis-je, soit; allez vous-même lui porter cette nouvelle, et l'instruire de son destin glorieux.
Tandis que le bon bourgeois s'empressait d'aller dire à sa fille qu'elle avait fait la conquête d'un prince, Morales, qui avait entendu toute la conversation, se mit à genoux devant moi et me dit : Monsieur le prince italien, fils du souverain des vallées qui sont entre les Suisses, le Milanais etla Savoie, souffrez que je me jette aux pieds de Votre Altesse pour lui témoigner le ravissement où je suis. Foi de fripon, je vous regarde comme un prodige. Je me croyais le premier homme du monde, mais franchement je mets pavillon bas devant vous, quoique vous ayez moins d'expérience que moi. Tu n'as donc plus, lui dis-je, d'inquiétude? Oh! pour cela, non, répondit-il; je ne crains plus le seigneur Pedro; qu'il vienne présentement ici tant qu'il lui plaira. — Nous voilà. Morales et moi, fermes sur nos étriers. Nous commençâmes à régler la route que nous prendrions avec la dot, sur laquelle nous comptions si bien, que si nous l'eussions déjà touchée nous n'aurions pas cru être plus sûrs de l'avoir. Nous ne la tenions pas toutefois encore, et le dénouement de l'aventure ne répondit pas à notre confiance. •
Nous vîmes bientôt revenir le jeune homme de Galatrava. Il était accompagné de deux bourgeois et d'un alguazil, aussi respectable par sa moustache et sa mine brune que par sa charge. Le père de Florentine était avec nous. Seigneur de Moyadas, lui dit Pedro, voici trois honnêtes gens que je vous amène; ils me connaissent, et peuvent vous dire qui je suis. Oui, certes, s'écria l'alguazil, je puis le dire; je le certifie à tous ceux qu'il appartiendra, je vous connais : vous vous appelez Pedro, et vous êtes fils unique de Juan Vêlez de la Membrilla; quiconque ose soutenir le contraire est un imposteur. Je vous crois, monsieur l'alguazil, dit alors le bonhomme Jérôme de Moyadas. Votre témoignage est sacré pour moi, aussi bien que celui des seigneurs marchands