‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 150 sur 219 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

qui sont avec vous. Je suis pleinement convaincu que le jeune cavalier qui vous a conduit ici est le fils unique du correspondant de mon frère. Mais que m'importe? Je ne suis plus dans la résolution de lui donner ma fille; j'ai changé de sentiment.

Oh! c'est une autre affaire, dit l'alguazil. Je ne viens dans votre maison que pour vous assurer que ce jeune homme m'est connu. Vous êtes certainement maître de votre fille, et l'on ne saurait vous contraindre à la marier malgré vous. Je ne prétends pas non plus, interrompit Pedro, faire violence aux volontés du seigneur de Moyadas, qui peut disposer de sa fille comme bon lui semblera; mais il me permettra de lui demander pourquoi il a changé de sentiment. A-t-il quelque sujet de se plaindre de moi? Ah! du moins, qu'en perdant la douce espérance d'être son gendre, j'apprenne que je ne l'ai point perdue par ma faute. Je ne me plains pas de vous, répondit le bon vieillard; je vous le dirai même, c'est à regret que je me vois dans la nécessité de vous manquer de parole, et je vous conjure de me le pardonner. Je suis persuadé que vous êtes trop généreux pour me savoir mauvais gré de vous préférer un rival qui m'a sauvé la vie. Vous le voyez, poursuivit-il en me montrant, c'est ce seigneur, qui m'a tiré d'un grand péril; et, pour m'excuser encore mieux auprès de vous, je vous apprends que c'est un prince italien qui, malgré l'inégalité de nos conditions, veut bien épouser Florentine, dont il est devenu amoureux.

A ces dernières paroles, Pedro demeura muet et confus. Les deux marchands ouvrirent de grands yeux, et parurent fort surpris. Mais l'alguazil, accoutumé à regarder les choses du mauvais côté, soupçonna cette merveilleuse aventure d'être une fourberie où il y avait à gagner pour lui. Il m'envisagea fort attentivement; et comme mes traits, qui lui étaient inconnus, mettaient en défaut sa bonne volonté, il examina mon camarade avec la même attention. Malheureusement pour mon altesse, il reconnut Morales ; et, se ressouvenant de l'avoir vu dans les prisons de Ciudad-Réal : Ah! ah! s'écria-t-il, voici une de mes pratiquas. Je remets ce gentilhomme, et je vous le donne pour un des plus parfaits fripons qui soient dans les royaumes et principautés d'Espagne. Allons, bride en main, monsieur l'alguazil, dit Jérôme de Moyadas; ce garçon, dont vous nous faites un si mauvais portrait, est un domestique du prince. Fort bien, reprit l'alguazil; je n'en veux pas davantage pour savoir à quoi m'en tenir. Je juge du maître par le valet. Je ne doute pas que ces galants ne soient deux fourbes qui s'accordent pour vous tromper. Je me connais en pareil gibier; et, pour vous faire voir que ces drôles sont des aventuriers, je vais les mener en prison tout à l'heure. Je pré-

272 HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANilLLANÉ

tends leur ménager un tête-à-tête avec M. le corrégidor; après quoi ils sentiront que tous les coups de fouet n'ont point encore été donnés. Halte-là, monsieur l'officier, reprit le vieillard, ne poussons pas l'affaire si loin. Vous ne craignez pas, vous autres, messieurs, de faire de la peine à un honnête homme. Ce valet ne saurait-il être un fourbe sans que son maître le soit? Est-il nouveau de voir des fripons au service des princes? Vous moquezvous, avec vos princes? interrompit Talguazil. Ce jeune homme est un intrigant, sur ma parole, et je l'arrête de par le roi, de même que son camarade. J'ai vingt archers à la porte, qui les traîneront à la prison s'ils ne s'y laissent pas conduire de bonne grâce. Allons, mon prince, me dit-il ensuite, marchons.

Je fus étourdi de ces paroles, ainsi que Morales; et notre trouble nous rendit suspects à Jérôme de Moyadas, ou plutôt nous perdit dans son esprit. Il jugea bien que nous l'avions voulu tromper. Il prit pourtant dans cette occasion le parti que devait prendre un galant homme. Monsieur l'officier, dit-il à l'alguazil, vos soupçons peuvent être faux; peut-être aussi ne sont-ils que trop véritables. Quoi qu'il en soit, n'approfondissons point cela. Que ces deux jeunes cavaliers sortent, et se retirent où ils voudront. Ne vous opposez point, je vous prie, à leur retraite : c'est une grâce que je vous demande pour m'acquitter envers eux de l'obligation que je leur ai. Si je faisais ce que je dois, répondit l'alguazil, j'emprisonnerais ces messieurs sans avoir égard à vos prières; mais je veux bien me relâcher de mon devoir pour l'amour de vous, à condition que dès ce moment ils sortiront de cette ville ; car si je les rencontre demain, vive Dieu! ils verront ce qui leur arrivera.

Lorsque nous entendîmes dire. Morales et moi, qu'on nous laissait libres, nous nous remîmes un peu. Nous voulûmes parler avec fermeté, et soutenir que nous étions des personnes d'honneur; mais l'alguazil nous regarda de travers et nous imposa silence. Je ne sais pourquoi ces gens-là ont un ascendant sur nous. Il fallut donc abandonner Florentine et la dot à. Pedro de la Membrilla, qui sans doute devint gendre de Jérôme de Moyadas. Je me retirai avec mon camarade. Nous prîmes le chemin de Truxillo, avec la consolation d'avoir du moins gagné cent pistoles à cette aventure. Une heure avant la nuit nous passâmes par un petit village, résolus d'aller coucher plus loin. Nous aperçûmes une hôtellerie d'assez belle apparence pour ce lieu-là. L'hôte et l'hôtesse étaient à la porte, assis sur de longues pierres. L'hôte, grand homme sec et déjà suranné, raclait une mauvaise guitare pour divertir sa femme, qui paraissait l'écouter avec plaisir. Messieurs, nous cria l'hôte lorsqu'il vit que nous ne nous arrê-

Page 1