LIVRE CINQUIÈME
dans cet endroit de mon récit, une occasion de vous faire une belle description de tempête, de peindre l'air tout en feu, de faire gronder la foudre, siffler les vents, soulever les flots, et cœtera; mais laissant à part toutes ces fleurs de rhétorique, je vous dirai que l'orage fut violent, et nous obligea de relâcher à la pointe de l'île de Cabrera. C'est une île déserte, où il y a un petit fort qui était alors gardé par cinq ou six soldats, et par un officier qui nous reçut fort honnêtement.
Comme il nous fallait passer là plusieurs jours à raccommoder nos voiles et nos cordages, nous cherchâmes diverses sortes d'amusements pour éviter l'ennui. Chacun suivait ses inclinations : les uns jouaient à la prime, les autres s'amusaient autrement; et moi j'allais me promener dans l'île avec ceux de nos cavaliers qui aimaient la promenade, c'était là mon plaisir. Nous sautions de rocher en rocher; car le terrain est inégal, plein de pierres partout, et l'on y voit fort peu de terre. Un jour, tandis que nous considérions ces lieux secs et arides, et que nous admirions le caprice de la nature, qui se montre féconde et stérile où il lui plaît, notre odorat fut saisi tout à coup d'une senteur agréable. Nous nous tournâmes aussitôt du côté de l'orient, d'où venait cette odeur; et nous aperçûmes avec étonnement entre des rochers un grand rond de verdure de chèvrefeuilles plus beaux et plus odorants que ceux mêmes qui croissent dans l'Andalousie. Nous nous approchâmes volontiers de ces arbrisseaux charmants qui parfumaient l'air aux environs, et il se trouva qu'ils bordaient l'entrée d'une caverne très profonde. Cette caverne était large et peu sombre; nous descendîmes au fond en tournant par des degrés de pierres dont les extrémités étaient parées de fleurs, et qui formaient naturellement un escalier en limaçon. Lorsque nous fûmes en bas, nous vîmes serpenter, sur un sable plus jaune que l'or, plusieurs petits ruisseaux qui tiraient leurs sources des gouttes d'eau que les rochers distillaient sans cesse en dedans, et qui «e perdaient sous la terre. L'eau nous parut si belle, que nous en voulûmes boire; et nous la trouvâmes si fraîche, que nous résolûmes de revenir le jour suivant dans cet endroit, et d'y apporter quelques bouteilles de vin, persuadés qu'on ne les boirait point là sans plaisir.
Nous ne quittâmes qu'à regret un lieu si agréable; et, lorsque nous fûmes de retour au fort, nous ne manquâmes pas de vanter à nos camarades une si belle découverte : mais le commandant de la forteresse nous dit qu'il nous avertissait en ami de ne plus aller à la caverne dont nous étions si charmés. Eh pourquoi cela? lui dis-je; y a-t-il quelque chose à craindre? Sans doute, me répondit-il. Les corsaires d'Alger et de Tripoli descendent
quelquefois dans cette île, et viennent faire provision d'eau à cette fontaine. Ils y surprirent un jour deux soldats de ma garnison, qu'ils firent esclaves. L'officier eut beau parler d'un air très sérieux, il ne put nous persuader. Nous crûmes qu'il plaisantait, et dès le lendemain je retournai à la caverne avec trois cavaliers de l'équipage. Nous y allâmes même sans armes à feu, pour faire voir que nous n'appréhendions rien. Le jeune Morales ne voulut point être de la partie ; il aima mieux, aussi bien que son frère, demeurer à jouer dans le fort.
Nous descendîmes au fond de l'antre comme le jour précédent, et nous fîmes rafraîchir dans les ruisseaux quelques bouteilles de vin que nous avions apportées. Pendant que nous le buvions délicieusement, en jouant de la guitare et en nous entretenant avec gaîté, nous vîmes paraître au haut de la caverne plusieurs hommes qui avaient des moustaches épaisses, des turbans et des habits à la turque. Nous nous imaginâmes que c'était une partie de l'équipage et le commandant du fort qui s'étaient ainsi déguisés pour nous faire peur. Prévenus de cette pensée, nous nous mîmes à rire, et nous en laissâmes descendre jusqu'à dix sans songer à notre défense. Nous fûmes bientôt tristement désabusés, et nous connûmes que c'était un corsaire qui venait avec ses gens nous enlever. Rendez-vous, chiens^ nous cria-t-il en langue castillane, ou bien vous allez tous mourir! En même temps les hommes qui l'accompagnaient nous couchèrent en joue avec des carabines qu'ils portaient; et nous aurions essuyé une belle décharge si nous eussions fait la moindre résistance; mais nous fûmes assez sages pour n'en faire aucune. Nous préférâmes l'esclavage à la mort : nous donnâmes nos épées au pirate. Il nous fit charger de chaînes, et conduire à son vaisseau, qui n'était pas loin de là; puis mettant à la voile, il cingla vers Alger.
C'est de cette manière que nous fûmes justement punis d'avoir négligé l'avertissement de l'officier de la garnison. La première chose que fit le corsaire fut de nous fouiller et de prendre ce que nous avions d'argent. La bonne capture pour lui! Les deux cents pistoles des bourgeois de Placencia, les cent que Morales avait reçues de Jérôme de Moyadas, et dont par malheur j'étais chargé, tout cela me fut raflé sans miséricorde. Mes compagnons avaient aussi la bourse bien garnie; enfin c'était un excellent coup de filet. Le pirate en paraissait tout réjoui; et le bourreau ne se contentait pas de nous enlever nos espèces, il nous insultait par des railleries que nous sentions beaucoup moins que la nécessité de les souffrir. Après mille plaisanteries, et pour se moquer de nous d'une autre façon, il se fit apporter les bouteilles de vin que nous avions fait rafraîchir à la fontaine, et que