LIVRE CINQUIEME
ses gens avaient eu soin d'emporter. Il se mit à les vider avec «^ux, et à boire à notre santé par dérision.
Pendant ce temps-là, mes camarades avaient une contenance qui rendait témoignage de ce qui se passait en eux. Ils étaient d'autant plus mortifiés de leur esclavage, qu'ils s'étaient fait une idée plus douce d'aller dans l'île de Mayorque, où ils avaient compté qu'ils mèneraient une vie délicieuse. Pour moi, j'eus la fermeté de prendre mon parti, et, moins consterné que les autres, je liai conversation avec le railleur; j'entrai même de bonne grâce dans ses plaisanteries : ce qui lui plut. Jeune homme, me dit-il, j'aime le caractère de ton esprit; et, dans le fond, au lieu de gémir et de soupirer, il vaut mieux s'armer de patience et s'accommoder au temps. Joue-nous un petit air, continua-t-il en voyant que je portais une guitare : voyons ce que tu sais faire. Je lui obéis dès qu'il m'eut fait délier les bras, et je commençai à jouer de la guitare d'une manière qui m'attira ses applaudissements. Il est vrai que je jouais assez bien de cet instrument. Je chantai aussi, et l'on ne fut pas moins satisfait de ma voix. Tous les Turcs qui étaient dans le vaisseau témoignèrent par des gestes admiratifs le plaisir qu'ils avaient eu à m'entendre; ce qui me fit juger qu'en matière de musique ils n'étaient pas sans goût. Le pirate me dit à l'oreille que je ne serais pas un esclave malheureux, et qu'avec mes talents je pouvais compter sur un emploi qui rendrait ma captivité très supportable.
Je sentis quelque joie à ces paroles; mais, toutes flatteuses qu'elles étaient, je ne laissai pas d'avoir des inquiétudes sur l'occupation dont le corsaire me faisait fête : j'appréhendais qu'elle ne fût pas de mon goût. Quand nous arrivâmes au port d'Alger, nous vîmes un grand nombre de personnes assemblées pour nous voir; et nous n'avions pas encore débarqué qu'ils poussèrent mille cris de joie. Ajoutez à cela que l'air retentissait du son confus des trompettes, des flûtes moresques et d'autres instruments dont on se sert en ce pays-j^ ; ce qui formait une symphonie plus bruyante qu'agréable. La cause de ces réjouissances était un faux bruit qu'on avait répandu dans la ville. On avait ouï dire que le renégat Méhémet (ainsi se nommait notre pirate) avait péri en attaquant un gros vaisseau génois; de sorte que tous ses parents et ses amis, informés de son retour, s'empressaient de lui en témoigner leur joie.
Nous n'eûmes pas mis jjied à terre, qu'on me conduisit avec tous mes compagnons nr palais du bâcha Soliman, où un écrivain chrétien, nous interrogeant chacun en particulier, nous demanda nos noms, nos âges, notre patrie, notre religion et nos
talents. Alors Méhémet, me montrant au bâcha, lui vanta ma voix, et lui dit qu'avec cela je jouais de. la guitare à ravir. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer Soliman à me choisir pour son service. Je fus donc réservé pour son sérail, où l'on me conduisit pour m'installer dans l'emploi qui m'était destiné. Les autres captifs furent menés dans une place publique, et vendus suivant la coutume. Ce que Méhémet m'avait prédit dans le vaisseau m'arriva; j'éprouvai un heureux sort. Je ne fus point livré aux gardes des prisons, ni employé aux ouvrages pénibles. Soliman bâcha, par distinction, me fit mettre dans un lieu particulier, avec cinq ou six esclaves de qualité qui devaient incessamment être rachetés, et à qui l'on ne donnait que de légers travaux. On me chargea du soin d'arroser dans les jardins les orangers et les fleurs. Je ne pouvais avoir une plus douce occupation : aussi j'en rendis grâces à mon étoile, et je pressentis, sans savoir pourquoi, que j^ ne serais pas malheureux chez Soliman.
Ce bâcha (il faut que j'en fasse le portrait) était un homme de quarante ans, bien fait de sa personne, fort poli et fort galant pour un Turc. Il avait pour favorite une Gachemirienne qui, par son esprit et par sa beauté, s'était acquis un empire absolu sur lui. Il l'aimait jusqu'à l'idolâtrie. Il la régalait tous les jours de quelque fête nouvelle, tantôt d'un concert de voix et d'instruments, et tantôt d'une comédie à la manière des Turcs; ce qui suppose des poèmes dramatiques où la pudeur et la bienséance n'étaient pas plus respectées que les règles d'Aristote. La favorite, qui s'appelait Farrukhnaz, aimait passionnément ces spectacles; elle faisait même quelquefois représenter par ses femmes des pièces arabes devant le bâcha. Elle y jouait des rôles ellemême, et charmait tous les spectateurs par la grâce et la vivacité qu'il y avait dans son action. Un jour que j'étais parmi les musiciens à une de ces représentations, Soliman m'ordonna de jouer de la guitare, et de chanter tout seul dans un entr'acte. J'eus le bonheur de plaire à Soliman; il m'applaudit non seulement par des battements de mains, mais même de vive voix; et la favorite, à ce qu'il me parut, me regarda d'un œil favorable.
Le lendemain de ce jour-là, comme j'arrosais des orangers dans les jardins, il passa près de moi un eunuque- qui, sans s'arrêter ni me rien dire, jeta un billet âmes pieds. Je le ramassai avec un trouble mêlé de plaisir et de crainte. Je me couchai par terre, de peur d'être aperçu des fenêtres du sérail, et, me cachant derrière des caisses d'orangers j'ouvris ce billet. J'y trouvai un diamant d'un assez grand prix, et ces paroles en bon castillan : Jeune chrétien, rends grâces au ciel de ta captivité. Vamour