‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 161 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

veux pas enfoncer un poignard dans le sein de ce mari malheureux en me déclarant amant de sa femme. Je voudrais qu'il ignorât toujours, s'il est possible, l'ardeur dont je' me sens brûler; car je suis persuadé qu'il mourrait de douleur s'il savait la confidence que je vous fais en ce moment. Je cache donc mes démarches, et j'ai résolu de me servir de vous pour exprimer à Lucrèce tous les maux que me fait souffrir la contrainte que je m'impose. Vous serez l'interprète de mes sentiments. Je ne doute point que vous ne vous acquittiez à merveille de cette commission. Liez commerce avec Mascarini; attachez-vous à gagner son amitié. Introduisez-vous chez lui, et vous ménagez la liberté de parler à sa femme. Voilà ce que j'attends de vous, et ce que je suis assuré que vous ferez avec toute l'adresse et la discrétion que demande un emploi si délicat.

Je promis au grand-duc de faire tout mon possible pour répondre à sa confiance et contribuer au bonheur de ses feux. Je lui tins bientôt parole. Je n'épargnai rien pour plaire à Mascarini, et j'en vins à bout sans peine. Charmé de voir son amitié recherchée par un homme aimé du prince, il fît la moitié du chemin. Sa maison me fut ouverte, j'eus un libre accès auprès de son épouse, et j'ose dire que je rae composai si bien, qu'il n'eut pas le moindre soupçon de la négociation dont j'étais chargé. Il est vrai qu'il était peu jaloux pour un Italien; il se reposait sur la vertu de sa Lucrèce; et, s'enfermant dans son cabinet, il me laissait souvent seul avec elle. Je fis d'abord les choses rondement. J'entretins la dame de l'amour du grand-duc, et lui dis que je ne venais chez elle que pour lui parler de ce prince. Elle ne me parut pas éprise de lui, et je m'aperçus néanmoins que la vanité l'empêchait de rejeter ses soupirs. Elle prenait plaisir à les entendre, sans vouloir y répondre. Elle avait de la sagesse; mais elle était femme, et je remarquais que sa vertu cédait insensiblement à l'image superbe de voir un souverain dans ses fers. Enfin le prince pouvait justement se flatter que, sans employer la violence de Tarquin, il verrait Lucrèce rendue à son amour. Un incident toutefois, auquel il se serait le moins attendu, détruisit ses espérances, comme vous fallez apprendre.

Je suis naturellement hardi avec les femmes; j'ai contracté cette habitude, bonne ou mauvaise, chez les Turcs. Lucrèce était belle. J'oubliai que je ne devais faire que le personnage d'ambassadeur. Je parlai pour mon compte. J'offris mes services à la dame le plus galamment qu'il me fut possible. Au lieu de paraître choquée de mon audace et de me répondre avec colère, elle me dit en souriant : Avouez, don Raphaël, que le grand-duc a fait choix d'un agent fort fidèle et fort zélé! Vous le servez avec

une intégrité qu'on ne peut assez louer. Madame, dis-je sur le même ton, n'examinons point les choses scrupuleusement. Laissons, je vous prie, les réflexions; je sais bien qu'elles ne me sont pas favorables, mais je m'abandonne au sentiment, je ne crois pas, après tout, être le premier confident de prince qui ait trahi son maître en matière de galanterie. Les grands seigneurs ont souvent dans leurs Mercures des rivaux dangereux. Gela se peut, reprit Lucrèce; pour moi je suis fière, et tout autre qu'un prince ne saurait me toucher. Réglez-vous là-dessus, poursuivit-elle en prenant son sérieux, et changeons d'entretien. Je veux bien oublier ce que vous venez de me dire, à condition qu'il ne vous arrivera plus de me tenir de pareils propos; autrement, vous pourriez vous en repentir.

Quoique cela fût un avis au lecteur, et que je dusse en profiter, je ne cessai point d'entretenir de ma passion la femme de Mascarini. Je la pressai même avec plus d'ardeur qu'auparavant de répondre à ma tendresse, et je fus assez téméraire pour vouloir prendre des libertés. La dame alors, s'offensant de mes discours et de mes manières musulmanes, me rompit en visière. Elle me menaça de faire savoir au grand-duc, mon insolence, en m'assurant qu'elle le prierait de me punir comme je le méritais. Je fus piqué de ces menaces à mon tour. Mon amour se changea en haine; je résolus de me venger du mépris que Lucrèce m'avait témoigné. J'allai trouver son mari; et après l'avoir obligé de jurer qu'il ne me commettrait point, je l'informai de l'intelligence que sa femme avait avec le prince, dont je ne manquai pas de la peindre fort amoureuse pour rendre la scène plus intéressante. Le ministre, pour prévenir tout accident, renferma, sans autre forme de procès, son épouse dans un appartement secret, où il la fit étroitement garder par des personnes affiliées. Tandis qu'elle était environnée d'Argus qui l'observaient et l'empêchaient de donner de ses nouvelles au grand-duc, j'annonçai d'un air triste à ce prince qu'il ne devait plus penser à Lucrèce : je lui dis que Mascarini avait sans doute découvert tout, puisqu'il s'avisait de veiller sur sa femme; que je ne savais pas ce qui pouvait lui avoir donné lieu de me soupçonner, attendu que je croyais m'être toujours conduit avec beaucoup d'adresse ; que la dame peut-être avait elle-même avoué tout à son époux, et que, de concert avec lui, elle s'était laissé renfermer pour se dérober à des poursuites qui alarmaient sa vertu. Le prince parut fort affligé de mon rapport. Je fus touché de sa douleur, et je me repentis plus d'une fois de ce que j'avais fait; mais il n'était plus temps. D'ailleurs, je le confesse, je sentais une maligne joie quand je me représentais la situation

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