‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 160 sur 219 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

mesure qu'ils mettaient pied à terre; mais, quoiqu'il cherchât en eux les traits de son fils, il ne s'attendait pas à le revoir. Que de transports! que d'embrassements suivirent leur reconnaissance, quand ils vinrent tous deux à se reconnaître!

Sitôt qu'Azarini eut appris à son père qui j'étais et ce qui m'amenait à Livourne, le vieillard m'obligea, de même que Béatrix, à prendre un logement chez lui. Je passerai sous silence le détail de mille choses qu'il me fallut faire pour rentrer dans le sein de l'Église; je dirai seulement que j'abjurai le mahométisme de meilleure foi que je ne l'avais embrassé. Après ra'être entièrement purgé de ma gale d'Alger, je vendis mon vaisseau, et donnai la liberté à tous mes esclaves. Pour les Turcs, on les retint dans les prisons de Livourne, pour les échanger contre des chrétiens. Je reçus de l'un et de l'autre Azarini toutes sortes de bons traitements; le fils épousa même ma sœur Béatrix, qui n'était pas à la vérité un mauvais parti pour lui, puisqu'elle était fille d'un gentilhomme et qu'elle avait le château de Xerica, que ma mère avait pris soin de donner à bail à un riche laboureur de Paterna, lorsqu'elle voulut passer en Sicile.

De Livourne, après y avoir demeuré quelque temps, je partis pour Florence, que j'avais envie de voir. Je n'y allai pas sans lettres de recommandation. Azarini le père avait des amis à la cour du grand-duc, et il me recommandait à eux comme un gentilhomme espagnol qui était son allié. J'ajoutai le. don à mon nom, imitant en cela bien des Espagnols roturiers qui prennent sans façon ce titre d'honneur hors de leur pays. Je me faisais donc effrontément appeler don Raphaël; et comme j'avais apporté d'Alger de quoi soutenir dignement ma noblesse, je parus à la cour avec éclat. Les cavaliers à qui le vieil Azarini avait écrit en ma faveur y publièrent que j'étais une personne de qualité : si bien que leur témoignage et les airs que je me donnais me firent passer sans peine pour un homme d'importance. Je me faufilai bientôt avec les principaux #eigneurs, qui me présentèrent au grand-duc. J'eus le bonheur de lui plaire. Je m'attachai à faire ma cour à ce prince et à l'étudier. J'écoutais attentivement ce que les plus vieux courtisans lui disaient, et par leurs discours je démêlai ses inclinations. Je remarquai, entre autres choses, qu'il aimait les plaisanteries, les bons contes et les bons mots. Je me réglai là-dessus. J'écrivais tous les matins, sur mes tablettes, les histoires que je voulais lui conter dans la^^' journée. J'en savais une grande quantité; j'en avais, pour ainsi dire, un sac tout plein. J'eus beau toutefois les ménager, mon sac se vida peu à peu, de sorte que j'aurais été obligé de me répéter, ou de faire voir que j'étais au bout de mes apophtegmes, '

si mon génie fertile en fictions ne m'en eût pas abondamment fourni; mais je composai des contes galants et comiques qui divertirent fort le grand-duc; et, ce qui arrive souvent aux beaux-esprits de profession, je mettais le matin sur mon agenda des bons mots que je donnais l'après-dinée pour des impromptus.

Je m'érigeai môme en poète, et je consacrai ma muse aux louanges du prince. Je demeure d'accord de bonne foi que mes vers n'étaient pas bons; aussi ne furent-ils pas critiqués; mais quand ils auraient été meilleurs, je doute qu'ils eussent été mieux reçus du grand-duc. Il en paraissait très content. La matière peut-être l'empêchait de les trouver mauvais. Quoi qu'il en soit, ce prince prit insensiblement tant de goût pour moi, que cela donna de l'ombrage aux courtisans. Ils voulurent découvrir qui j'étais. Ils n'y réussirent point. Ils apprirent seulement que j'avais été renégat. Ils ne manquèrent pas de le dire au prince, dans l'espérance de me nuire. Ils n'en vinrent pourtant pas à bout; au contraire, le grand-duc un jour m'obligea de lui faire une relation fidèle de mon voyage d'Alger. Je lui obéis, et mes aventures, que je ne lui déguisai point, le réjouirent infiniment.

Don Raphaël, me dit-il après que j'en eus achevé le récit, j'ai de l'amitié pour vous, et je veux vous en donner une marque qui ne vous permettra pas d'en douter. Je vous fais dépositaire de mes secrets; et, pour commencer à vous mettre dans ma confidence, je vous dirai que j'aime la femme d'un de mes ministres. C'est la dame de ma cour la plus aimable, mais en même temps la plus vertueuse. Renfermée dans son domestique, uniquement attachée à un époux qui l'idolâtre, elle semble ignorer le bruit que ses charmes font dans Florence. Jugez si cette conquête est difficile! Cependant cette beauté, tout inaccessible qu'elle est aux amants, a quelquefois entendu mes soupirs. J'ai trouvé moyen de lui parler sans témoins. Elle connaît mes sentiments. Je ne me flatte point' de lui avoir inspiré de l'amour; elle ne m'a point donné sujet de former une si agréable pensée. Je ne désespère pas toutefois de lui plaire par ma constance et par la conduite mystérieuse que je prends soin de tenir.

La passion que j'ai pour cette dame, continua-t-il, n'est connue que d'elle seule. Au lieu de suivre mon penchant sans contrainte, et d'agir en souverain, je dérobe à tout le monde la connaissance de mon amour. Je crois devoir ce ménagement à Mascarini : c'est l'époux de la personne que j'aime. Le zèle et l'attachement qu'il a pour moi, ses services et sa probité m'obligent à me conduire avec beaucoup de secret et de circonspection. Je ne

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