LIVRE CINQUIÈME
me mandait que son mari soupait tous les soirs chez sa maîtresse, et ne revenait au logis que fort tard. Je compris bien ce que cela signifiait. Dès la même nuit j'allai sous les fenêtres de Violante, et je liai avec elle une conversation des plus tendres. Avant que de nous séparer, nous convînmes que toutes les nuits, à pareille heure, nous pourrions nous entretenir de la même manière, sans préjudice de tous les autres actes de galanterie qu'il nous serait permis d'exercer le jour.
Jusque-là don Baltazar (ainsi se nommait l'époux de Violante) en avait été quitte à bon marché; mais je voulais aimer physiquement, et je me rendis un soir sous les fenêtres de la dame, dans le dessein de lui dire que je ne pouvais plus vivre si je n'avais un tête-à-tête avec elle dans un lieu plus convenable à l'excès de mon amour; ce que je n'avais pu encore obtenir d'elle. Mais comme j'arrivais, je vis venir dans la rue un homme qui semblait m'observer. En effet c'était le mari, qui revenait de chez sa courtisane de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et qui, remarquant un cavalier près de sa maison, au lieu d'y entrer, se promenait dans la rue. J'y demeurai quelque temps incertain de ce que je devais faire. Enfin je pris le parti d'aborder don Baltazar, que je ne connaissais point et dont je n'étais pas connu. Seigneur cavalier, lui dis-je, laissez-moi, je vous prie, la rue libre pour cette nuit; j'aurai une autre fois la même complaisance pour vous. Seigneur, me répondit-il, j'allais vous faire la même prière. Je suis amoureux d'une fille que son frère fait soigneusement garder, et qui demeure à vingt pas d'ici. Je souhaiterais qu'il n'y eût personne dans la rue. Il y a, repris-je, moyen de nous satisfaire tous deux sans nous incommoder; car, ajoutai-je en lui montrant sa propre maison, la dame que je sers loge là. Il faut même que nous nous secourions, si l'un ou l'autre vient à être attaqué. J'y consens, repartit-il; je vais à mon rendez-vous; et nous nous épaulerons s'il en est besoin. A ces mots, il me quitta, mais c'était pour mieux m'observer; ce que l'obscurité de la nuit lui permettait de faire impunément. •
Pour moi, je m'approchai de bonne foi du balcon de Violante. Elle parut bientôt, et nous commençâmes à nous entretenir. Je ne manquai pas de presser ma reine de m'accorder un entretien secret dans quelque endroit particulier. Elle résista un peu à mes instances, pour augmenter le prix de la grâce que je demandais; puis me jetant un billet qu'elle tira de sa poche : Tenez, me dit-elle, vous trouverez dans cette lettre la promesse d'une chose dont vous m'importunez tant. Ensuite elle se retira, parce que l'heure à laquelle son mari revenait ordinairement approchait. Je serrai le billet, et je m'avançai vers le lieu où don
Baltazar m'avait dit qu'il avait affaire. Mais cet époux, qui s'était fort bien aperçu que j'en voulais à sa femme, vint au-devant de moi, et me dit : Eh bien! seigneur cavalier, êtes-vous content de votre bonne fortune? J'ai sujet de l'être, lui répondis-je. Et vous qu'avez-vous fait? l'amour vous a-t-il favorisé? Hélas! non, repartit-il : le maudit frère de la beauté que j'aime est de retour d'une maison de campagne d'où nous avions cru qu'il ne reviendrait que demain. Ce contre-temps m'a sevré du plaisir dont je m'étais flatté.
Nous nous fîmes, don Baltazar et moi, des protestations d'amitié ; et nous nous donnâmes rendez-vous le lendemain matin dans la grande place. Ce cavalier, après que nous fûmes séparés, entra chez lui, et ne fit nullement connaître à Violante qu'il sût de ses nouvelles. Il se trouva le jour suivant dans la grande place; j'y arrivai un moment après lui. Nous nous saluâmes avec des démonstrations d'amitié aussi perfides d'un côté que sincères de l'autre. Ensuite l'artificieux don Baltazar me fit une fausse confidence de son intrigue avec la dame dont il m'avait parlé la nuit précédente. Il me raconta là-dessus une longue fable qu'il avait composée ; et tout cela pour m'engager à lui dire à mon tour de quelle façon j'avais fait connaissance avec Violante. Je ne manquai pas de donner dans le piège; j'avouai tout avec la plus grande franchise du monde. Je montrai même le billet que j'a\^is reçu d'elle, et je lus ces paroles qu'il contenait : « J'irai demain dîner chez dona Inès. Vous savez où elle demeure. C'est dans la maison de cette fidèle amie que je prétends avoir un tête-à-tête avec vous. Je ne puis vous refuser plus longtemps cette faveur que vous me paraissez mériter. »
Voilà, dit don Baltazar, un billet qui vous promet le prix de vos feux. Je vous félicite par avance du bonheur qui vous attend. Il ne laissait pas, en parlant de la sorte, d'être un peu déconcerté ; mais il déroba facilement à mes yeux son trouble et son embarras. J'étais si plein de mes espérances, que je ne me mettais guère en peine d'observer mon confident, qui fut obligé toutefois de me quitter, de peur que je ne m'aperçusse enfin de son agitation. Il courut avertir son beau-frère de cette aventure. J'ignore ce qui se passa entre eux; je sais seulement que don Baltazar vint frapper à la porte de dona Inès dans le temps que j'étais chez cette dame avec Violante. Nous sûmes que c'était lui, et je me sauvai par une porte de derrière avant qu'il fût entré. D'abord que j'eus disparu, les femmes, que l'arrivée imprévue de ce mari avait un peu troublées, se rassurèrent, et le reçurent avec tant d'effronterie, qu'il se douta bien qu'on m'avait caché ou fait évader. Je ne vous dirai point ce qu'il dit à dona Inès et