LIVRE CINQUIÈME
h sa femme; c'est une chose qui n'est pas venue à ma connais- - mce.
Cependant, sans soupçonner encore que je fusse la dupe de don Baltazar, je sortis en le maudissant, et je retournai à la grande place, où j'avais donné rendez-vous à Lamela. Je ne l'y
: ouvai point. Il avait aussi ses petites affaires, et le fripon était
us heureux que moi. Comme je l'attendais, je vis arriver mon rfide confident, qui avait un air gai. Il me joignit, et me deiuanda en riant des nouvelles de mon tête-à-tête avec ma nymphe chez dona Inès. Je ne sais, lui dis-je, quel démon jaloux de mes plaisirs se plaît à les traverser; mais tandis que, seul avec ma dame, je la pressais de faire mon bonheur, son mari, que le ciel
•nfonde, est venu frapper à la porte de la maison. Il a fallu
1 omptement songer à me retirer. Je suis sorti par une porte de : 'rrière, en donnant à tous les diables le fâcheux qui rompait
lUtes mes mesures. J'en ai un véritable chagrin, s'écria don Il illazar, qui sentait une secrète joie de voir ma peine. Voilà un
npertinent mari : je vous conseille de ne lui point faire de Miartier. Oh! je suivrai vos conseils, lui répliquai-je, et je puis \uus assurer que son honneur passera le pas cette nuit. Sa femme, quand je l'ai quittée, m'a dit de ne me pas rebuter pour si peu de chose; que je ne manque pas de me rendre sous ses
nêtres de meilleure heure qu'à l'ordinaire; qu'elle est résolue a me faire entrer chez elle, mais qu'à tout hasard j'aie la précaution de me faire escorter par deux ou trois amis, de crainte de 'surprise. Que cette dame est prudente! dit-il. Je m'offre à vous
' compagner. Ah! mon cher ami, m'écriai-je tout transporté de joie, et jetant mes bras au cou de don Baltazar, que je vous ai d'obligation! Je ferai plus, reprit-il ; je connais un jeune homme
jui est un César : il sera de la partie, et vous pourrez alors vous : -poser hardiment sur une pareille escorte.
Je ne savais que dire à ce nouvel ami pour le remercier, tant jetais charmé de son zèle. Enfin j'acceptai les secours qu'il m'ofliait; et, nous donnant rendez-vous sous le balcon de Violante,
I l'entrée de la nuit, nous nous séparâmes. Il alla trouver son beau-frère, qui était le César en question; et moi je me promenai jusqu'au soir avec Lamela, qui, bien qu'étonné de l'ardeur
vec laquelle don Baltazar entrait dans mes intérêts, ne s'en
i'fia pas plus que moi. Nous donnions tête baissée dans le pan- 'loau. Je conviens que cela n'était guère pardonnable à des gens
•mme nous. Quand je jugeai qu'il était temps de me présenter
N^vant les fenêtres de Violante, Ambroise et moi nous y parûmes armés de bonnes rapières. Nous y trouvâmes le mari de laa dame avec un autre homme; ils nous attendaient de pied
304 HISTOIRE DE GlL BLAS DE SANTILLANE
ferme. Don Baltazar m'aborda, et, me montrant son beau-frère, il me dit : Seigneur, voici le cavalier dont je vous ai tantôt vanté la bravoure. Introduisez-vous chez votre maîtresse, et qu'aucune inquiétude ne vous empêche de jouir d'une parfaite félicité.
Après quelques compliments de part et d'autre, je frappai à la porte de Violante. Une espèce de duègne vint ouvrir. J'entrai ; et, sans prendre garde à ce qui se passait derrière moi, je m'avançai dans une salle où était celte dame. Pendant que je la saluais, les deux traîtres qui m'avaient suivi dans la maison, et qui en avaient fermé la porte si brusquement après eux qu'Ambroise était resté dans la rue, se découvrirent. Vous vous imaginez bien qu'il en fallut alors découdre. Ils me chargèrent tous deux en même temps; mais je leur fis voir du pays. Je les occupai l'un et l'autre de manière qu'ils se repentirent peut-être de n'avoir pas pris une voie plus sûre pour se venger. Je perçai l'époux. Son beau-frère, le voyant hors de combat, gagna la porte, que la duègne et Violante avaient ouverte pour se sauver tandis que nous nous battions. Je le poursuivis jusque dans la rue, où je rejoignis Lamela, qui, n'ayant pu tirer un seul mot des femmes qu'il avait vues fuir, ne savait précisément ce qu'il devait juger du bruit qu'il venait d'entendre. Nous retournâmes à notre auberge. Nous prîmes ce que nous avions de meilleur; et, montant sur nos mules, nous sortîmes de la ville sans attendre le jour.
Nous comprîmes bien que cette affaire pourrait avoir des suites, et qu'on ferait dans Tolède des perquisitions que nous n'avions pas tort de prévenir. Nous allâmes coucher à Villarubia. Nous logeâmes dans une hôtellerie où, quelque temps après nous, il arriva un marchand de Tolède qui allait à Ségorbe. Nous soupâmes avec lui. Il nous conta l'aventure tragique du mari de Violante; et il était si éloigné de nous soupçonner d'y avoir part, que nous lui fîmes hardiment toutes sortes de questions. Messieurs, nous dit-il, comme je partais ce matin, j'ai appris ce triste événement. On cherchait partout Violante; et l'on m'a dit que le corrégidor, qui est parent de don Baltazar, a résolu de ne rien épargner pour découvrir les auteurs de ce meurtre. Voilà tout ce que je sais.
Je ne fus guère alarmé des recherches du corrégidor de Tolède. Cependant je formai la résolution de sortir promptement de la Castille nouvelle. Je fis réflexion que Violante retrouvée avouerait tout, et que, sur le portrait qu'elle ferait de ma personne à la justice, on mettrait des gens à mes trousses. Cela fut cause que dès le jour suivant nous évitâmes le grand chemin par précaution. Heureusement Lamela connaissait les trois quarts de