LIVRE CINQUIÈME
l'Espagne, et savait par quels détours nous pouvions sûrement nous rendre en Aragon. Au lieu d'aller tout droit à Cuença, nous nous engageâmes dans les montagnes qui sont devant cette ville; et, par des sentiers qui n'étaient pas inconnus à mon guide, nous arrivâmes devant une grotte qui me parut avoir tout l'air d'un ermitage. Effectivement, c'était celui où vous êtes venus hier au soir me demander un asile.
Pendant que j'en considérais les environs, qui offraient à ma vue un paysage des plus charmants, mon compagnon me dit : il y a six ans que je passai par ici. Dans ce temps-là cette grotte servait de retraite à un vieil ermite qui me reçut charitablement. Il me fit part de ses provisions. Je me souviens que c'était un saint homme, et qu'il me tint des discours qui pensèrent me détacher du monde. Il vit peut-être encore; je vais m'en éclaircir. En achevant ces mots, le curieux Ambroise descendit de dessus sa mule et entra dans l'ermitage. Il y demeura quelques moments; puis il revint, et m'appelant : Venez, me dit-il, don Raphaël, venez voir une chose très touchante. Je mis aussitôt pied à terre. Nous attachâmes nos mules à des arbres, et je suivis Lamela dans la grotte, où j'aperçus sur un grabat un vieil anachorète tout étendu, pâle et mourant. Une barbe blanche et fort épaisse lui couvrait l'estomac, et l'on voyait dans ses mains jointes un grand rosaire entrelacé. Au bruit que nous fîmes en nous approchant de lui, il ouvrit des yeux que la mort déjà commençait à fermer; et après nous avoir envisagés un instant : Qui que vous soyez, nous dit-il, mes frères, profitez du spectacle qui se présente à vos regards. J'ai passé quarante années dans le monde, et soixante dans cette solitude. Ah! 4u'en ce moment le temps que j'ai donné à mes plaisirs me paraît long, et qu'au contraire celui que j'ai consacré à la pénitence me semble court! Hélas! je crains que les austérités du frère Juan n'aient pas assez expié les péchés du lincencié don Juan de Solis.
Il n'eut pas achevé ces mots qu'il expira. Nous fûmes frappés de cette mort. Ces sortes d'objets font toujours quelque impression sur les plus grands libertins mômes; mais nous n'en fûmes pas longtemps touchés. Nous oubliâmes bientôt ce qu'il venait de nous dire, et nous commençâmes à faire un inventaire de tout ce qui était dans l'ermitage; ce qui ne nous occupa pas infiniment, tous les meubles consistant dans ceux que vous avez pu remarquer dans la grotte. Le frère Juan n'était pas seulement mal meublé, il avait encore une très mauvaise cuisine. Nous ne trouvâmes chez lui, pour toutes provisions, que des noisettes et quelques grignons de pain d'orge fort durs, que les gencives du saint homme n'avaient apparemment pu broyer. Je dis ses gen-
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cives, car nous remarquâmes que toutes les dents lui étaient tombées. Tout ce que cette demeure solitaire contenait, tout ce que nous considérions nous faisait regarder ce bon anachorète comme un saint. Une chose seule nous choqua : nous ouvrîmes un papier plié en forme de lettre qu'il avait mis sur une table, et par lequel il priait la personne qui lirait ce billet de porter son rosaire et ses sandales à l'évêque de Guença. Nous ne savions dans quel esprit ce nouveau père du désert pouvait avoir envie de faire un pareil présent à son évêque : cela nous semblait blesser l'humilité, et nous paraissait d'un homme qui voulait trancher du bienheureux. Peut-être aussi n'y avait-il là-dedans que de la simplicité; c'est ce que je ne déciderai point.
En nous entretenant là-dessus, il vint une idée assez plaisante à Lamela. Demeurons, me dit-il, dans cet ermitage. Déguisonsnous en ermites. Enterrons le frère Juan. Vous passerez pour lui; et moi, sous le nom de frère Antoine, j'irai quêter dans les villes et les bourgs voisins. Outre que nous serons à couvert des perquisitions du corrégidor, car je ne pense pas qu'on s'avise de nous venir chercher ici, j'ai à Guença de bonnes connaissances que nous pourrons entretenir. J'approuvai cette bizarre imagination, moins pour les raisons qu'Ambroise me disait, que par fantaisie, et comme pour jouer un rôle dans une pièce de théâtre. Nous fîmes une fosse à trente ou quarante pas de la grotte, et nous y enterrâmes modestement le vieil anachorète, après l'avoir dépouillé de ses habits, c'est-à-dire d'une simple robe que nouait par le milieu une ceinture de cuir. Nous lui coupâmes aussi la barbe pour m'en faire une postiche; et enfin, après ses funérailles, nous prîmes possession de l'ermitage.
Nous fîmes fort mauvaise chère le premier jour, il nous fallut vivre des provisions du défunt; mais le lendemain, avant le lever de l'aurore, Lamela se mit en campagne avec les deux mules, qu'il alla vendre à Toralva, et le soir il revint chargé de vivres et d'autres choses qu'il avait achetées. Il en apporta tout ce qui était nécessaire pour se travestir. Il se fit lui-même une robe de bure et une petite barbe rousse de crin de cheval, qu'il s'attacha si artistement aux oreilles, qu'on eût juré qu'elle était naturelle. Il n'y a point de garçon au monde plus adroit que lui. Il tressa aussi la barbe du frère Juan: il me l'appliqua, et mon bonnet de laine brune achevait de couvrir l'artifice. On peut dire que rien ne manquait à notre déguisement. Nous nous trouvions l'un et l'autre si plaisamment équipés, que nous ne pouvions sans rire nous regarder sous ces habits, qui véritablement ne nous convenaient guère. Avec la robe du frère Juan, j'avais son rosaire et