LIVRE CINQUIÈME
cnemin sans perdre de temps, que nous gagnions Requena cette nuit, et que demain nous entrions dans le royaume de Valence, où nous donnerons l'essor à notre industrie. Je pressens que nous y ferons de bons coups. Son confrère, qui croyait là-dessus ses pressentiments infaillibles, se rangea de son opinion. Pour don Alphonse et moi, comme nous nous laissions conduire par ces deux honnêtes gens, nous attendîmes, sans rien dire, le résultat de la conférence.
Il fut donc résolu que nous prendrions la route de Hequena, ' et nous commençâmes à nous y disposer. Nous fîmes un repas semblable à celui du matin, puis nous chargeâmes le cheval de l'outre et du reste de nos provisions. Ensuite, la nuit qui survint nous prêtant l'obscurité dont nous avions besoin pour marcher sûrement, nous voulûmes sortir du bois; mais nous n'eûmes pas fait cent pas que nous découvrîmes entre les arbres une lumière qui nous donna beaucoup à penser. Que signifie cela? dit don Raphaël; ne serait-ce point les furets de la justice de Cuença qu'on aurait mis sur nos traces, et qui, nous sentant dans cette forêt, nous y viendraient chercher? Je ne le crois pas, dit Ambroise, ce sont plutôt des voyageurs. La nuit les aura surpris, et ils seront entrés dans ce bois pour y attendre le jour. Mais, ajouta-t-il, je puis me tromper; je vais reconnaître ce que c'est. Demeurez ici tous trois; je serai de retour dans un moment. A ces mots, il s'avance vers la lumière, qui n'était pas fort éloignée; il s'en approche à pas de loup. Il écarte doucement les feuilles et les branches qui s'opposent à son passage, et regarde avec toute l'attention que la chose lui paraît mériter.
Il vit sur l'herbe, autour d'une chandelle qui brûlait dans une motte de terre, quatre hommes assis qui achevaient de manger un pâté et de vider un^ assez grosse outre qu'ils baisaient à la ronde. Il aperçut encore à quelques pas d'eux une femme et un cavalier attachés à des arbres, et un peu plus loin une chaise roulante, avec deux mules richement caparaçonnées. Il jugea d'abord que les hommes- assis devaient être des voleurs; et les discours qu'il leur entendit tenir lui firent connaître qu'il ne se trompait pas dans sa conjecture. Les quatre brigands faisaient voir une égale envie de posséder la dame qui était tombée entre leurs mains, et ils parlaient de la tirer au sort. Lamela, instruit de ce que c'était, vint nous rejoindre, et nous fit un fidèle rapport de tout ce qu'il avait vu et entendu.
Messieurs, dit alors don Alphonse, cette dame et ce cavalier que les voleurs ont attachés à des arbres sont peut-être des personnes de la première qualité. Souffrirons-nous que des
brigands les fassent servir de victimes à leur barbarie et à leur brutalité? Croyez-moi, chargeons ces bandits; qu'ils tombent sous nos coups,'; J'y consens, dit don Raphaël. Je ne suis pas moins prêta faire une bonne action qu'une mauvaiseAAmbroise, de son côté, témoigna qu'il ne demandait pas mieux que de prêter la main à une entreprise si louable, et dont il prévoyait, disait-il, que nous serions bien payés. J'ose dire aussi qu'en cette occasion le péril ne m'épouvanta point, [et que jamais aucun chevalier errant ne se montra plus prompt au service des demoiselles^ Mais, pour dire les choses sans trahir la vérité, le danger n'était pas grand; car Lamela nous ayant rapporté que les armes des voleurs étaient toutes en un monceau à dix ou douze pas d'eux, il ne nous fut pas fort difficile d'exécuter notre dessein. Nous liâmes notre cheval à un arbre, et nous nous approchâmes à petit bruit de l'endroit où étaient les brigands. Ils s'entretenaient avec beaucoup de chaleur, et faisaient un bruit qui nous aidait à les surprendre^Nous nous rendîmes maîtres de leurs armes avant qu'ils nous découvrissent; puis, tirant sur eux à bout portant, nous les entendîmes tous sur la place.
Pendant cette expédition la chandelle s'éteignit, de sorte que nous demeurâmes dans l'obscurité. Nous ne laissâmes pas toutefois de délier l'homme et la femme, que la crainte tenait saisis à un point qu'ils n'avaient pas la force de nous remercier de ce que nous- venions de faire pour eux. Il est vrai qu'ils ignoraient encore s'ils devaient nous regarder comme leurs libérateurs, ou comme de nouveaux bandits qui ne les enlevaient point aux autres pour les mieux traiter. Mais nous les rassurâmes en leur disant que nous allions les conduire jusqu'à une hôtellerie qu'Ambroise soutenait être à une demi-lieue de là, et qu'ils pourraient en cet endroit prendre toutes les précautions nécessaires pour se rendre sûrement où ils avaient affaire. Après cette assurance, dont ils parurent très satisfaits, nous les remîmes dans leur chaise, et les tirâmes hors du bois en tenant la bride de leurs mules. Nos anachorètes visitèrent ensuite les poches des vaincugj Puis nous allâm.es reprendre le cheval de don Alphonse. Nous prîmes aussi ceux des voleurs, que nous trouvâmes attachés à des arbres auprès du champ de bataille. Puis emmenant avec nous tous ces chevaux, nous suivîmes le frère Antoine, qui monta sur une des mules pour mener la chaise à l'hôtellerie, où nous n'arrivâmes pourtant que deux heures après, quoiqu'il eût assuré qu'elle n'était pas fort éloignée du bois.
Nous frappâmes rudement à la porte. Tout le monde était déjà couché dans la maison. L'hôte et l'hôtesse se levèrent à la hâte, et ne furent nullement fâchés de voir troubler leur repos