‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 180 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME 33l · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME 33l

tenir, vous prenez soin de m'éviter. Il est vrai que j'ai fait les avances, mais vous y avez répondu : rappelez-vous, s'il vous plaît, la conversation particulière que nous avons eue ensemble : vous y étiez tout de feu; vous êtes à présent tout de glace. Qu'est-ce que cela signifie? La question n'était pas peu délicate pour un homme naturel. Aussi je fus fort embarrassé. Je ne me souviens plus de la réponse que je fis à la dame ; je me souviens seulement qu'elle lui déplut infiniment. Sephora, quoique à son air doux et modeste on l'eût prise pour un agneau, était un tigre quand la colère la dominait. Je croyais, me dit-elle en me lançant un regard plein de dépit et de rage, je croyais faire beaucoup d'honneur à un petit homme comme vous, en lui découvrant des sentiments que de nobles cavaliers se feraient gloire d'exciter. Je suis bien punie de m'être indignement abaissée jusqu'à un malheureux aventurier.

Elle n'en demeura pas là; j'en aurais été quitte à trop bon marché. Sa langue, cédant à la fureur, me donna cent épithètes qui enchérissaient les unes sur les autres. Je sais bien que j'aurais dû les recevoir de sang-froid, et faire réflexion qu'en dédaii^nant le triomphe d'une vertu que j'avais tentée, je commettais un crime que les femmes ne pardonnent point. Mais j'étais trop vif pour souffrir des injures dont un homme sensé n'aurait fait que rire à ma place, et la patience m'échappa. Madame, lui dis-je,.ne méprisons personne ! Si ces nobles cavaliers dont vous parlez vous avaient vu le dos, je suis ^ûr qu'ils borneraient là leur curiosité. Je n'eus pas sitôt lancé ce trait, que la furieuse duègne m'appliqua le plus rude soufflet qu'ait jamais donné femme outragée. Je n'en attendis pas un second, et j'évitai par une prompte fuite une grêle de coups qui seraient tombés sur moi.

Je rendais grâces au ciel de me voir hors de ce mauvais pas, et je m'imaginais n'avoir plus rien à craindre, puisque la dame s'était vengée. Il me semblait que, pour son honneur, elle devait taire l'aventure : effectivement quinze jours si'écoulèrent sans que j'en entendisse parler., Je commençais moi-même à l'oublier, quand j'appris que Séphora était malade. Je fus assez bon pour m'affliger de cette nouvelle. J'eus pitié de la dame. -Je pensai que, ne pouvant vaincre un amour si mal payé, cette malheureuse amante y avait succombé. Je me représentais avec douleur que j'étais la cause de sa maladie, et je plaignais du moins la duègne, si je ne pouvais l'aimer. Que je jugeais mal d'elle! Sa tendresse changée en haine ne songeait alors qu'à me nuire.

Un matin que j'étais avec don Alphonse, je trouvai ce jeune cavalier triste et rêveur. Je lui demandai respectueusement ce qu'il avait./ Je suis chagrin, me dit-il, de voir Séraphine faible,

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injuste, ingrate. (Cela vous étonne, ajouta-t-il en remarquant que je l'écoutais avec surprise; cependant rien n'est plus véritable. J'ignore quel sujet vous avez pu donner à la dame Lorença de vous haïr; mais je puis vous assurer que vous lui êtes devenu odieux à un point que, si vous ne S'Mtez au plus vite de ce château, sa mort, dit-elle, est certaine. S' jus ne devez pas douter que Séraphine, à qui vous êtes cher, ne ;e soil d'abord révoltée contre une haine qu'elle ne peut servir sans injustice et sans ingratilude. Mais enfin c'est une femme. Elle aime tendrement Sephora, qui l'a élevée. C'est pour elle une mère que celte gouvernante, dont elle croirait avoir le trépas à se reprocher, si elle n'avait la faiblesse de la satisfaire. Jpôur moi, quelque amour qui m'attache à Séraphine, je n'aurai jamais la lâche complaisance d'adhérer à ses sentiments là-dessus. Périssent toutes les duègnes d'Espagne avant que je consente à l'éloignement d'un garçon que je regarde plutôt comme un frère que comme un domestique!

Lorsque don Alphonse eut ainsi parlé, je lui dis : >Seigneur, je suis né pour être le jouet de la fortune. J'avais compté qu'elle cesserait de me persécuter chez vous, où tout me promettait des jours heureux et tranquilles. Il faut pourtant me résoudre à m'en bannir, quelque agrément que j'y trouve. ,'JN'on, non, s'écria le généreux lils de don César; laissez-moi faire entendre raison à ■ Séraphine' Une sera pas dit que vous aurez été sacrifié aux caprices d'une ddègne/pour qui d'ailleurs on n'a que trop de considération. Vous ne ferez, lui répliquai-je, seigneur, qu'aigrir Séraphine en résistant à ses volontés. J'aime mieux me retirer que de m'exposer par un plus loi g séjour ici à mettre la division entre deux époux si parfaits. Ce serait un malheur dont je ne me consolerais de ma vie.

Don Alphonse me défendit de prendre ce parti; et je le vis si feiiiie dans le dessein de me soutenir, qu'indubitablement Lorença en aurait eu le démenti si j'eusse voulu tenir bon;- ce que j'aurais fait si je n'eusse écouté que mon ressentiment. Il y avait des moments où, piqué contre la duègne, j'étais tente de ne la point ménager; mais quand je venais à considérer qu'en révélant sa honte, ce serait poignarder une pauvre créature dont je causais tout le malheur, et que deux maux sans remède conduisaient visibleroent au tombeau, je ne me sentais plus que de la compassion pour elieTlJe jugeai, puisque j'étais un mortel si dangereux- que je defcfis en conscience rétablir par ma retraite la tmnquillité dans le château; ce que j'exécutai dès le lendemain avant le jour, sans dire adieu à mes deux maîtres, de peur qu'ils ne s'opposassent à mon départ par amitié pour

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