‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 181 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

moi. Je me contentai de laisser dans ma chambre un écrit qui contenait un compte exact que je leur rendais de mo;i administration.

II. — Ce que devint Gil Blas après sa sortie du château de Leyva, et des heureuses suites qu'eut le mauvais succès de ses amours.

J'étais monté sur un bon cheval qui m'appartenait, et je portais dans ma valise deux cents jjstoles, dont la meilleure partie me venait des bandits tués^^t. des trois mille ducats volés à Samuel Simon ; car don Alphonse, sans me faire rendre ce que j'avais touché, avait restitué cette somme entière de ses propres deniers. Ainsi, regardant mes effets comme un bien devenu légitime par cette restitution, j'en jouissais sans scrupule. Je possédais donc un fonds qui ne me permettait pas de m'embarrasser de l'avenir, outre la confiance qu'on a toujours en son mérite à l'âge que j'avais. D'ailleurs} Tolède m'offrait un asile aiîréable. Je ne doutais point que le comte de Polan ne se fît un plaisir de bien recevoir un de ses libérateurs, et de lui donner un logement dans sa maison. Mais j'envisageais ce seigneur ' omme pis-aller; et je résolus, avant que d'avoir recours à lui, de dépenser une partie de mon argent à voyager dans les royaumes de Murcie et de Grenade, que j'avais particulièrement envie de voir. Dans ce dessein je pris le chemin d'Almanza, d'où, poursuivant ma route, j'allai de ville en ville jusqu'à celle de Grenade, sans qu'il m'arrivât aucune mauvaise aventure(n semblait que la fortune, satisfaite de tant de tours qu'elle m'avait joués, voulût enfin me laisser en repos. Mais la tristesse m'en préparait bien d'autres, comme on le verra dans la suite.

Une des premières personnes que je rencontrai dans les rues de Grenade fut le seigneur don Fernand de^eyva, gendre ainsi que don Alphonse, du comte de Polan. Nous fûmes également surpris l'un et l'autre de nous trouver là. Gomment donc. Gil Blas, s'écria-t-il, vous dans cette ville ! qui vous amène ici?» -Seigneur, lui dis-je, si vous êtes étonné de me voir en ce pays-ci, vous le serez bien davantage quand vous saurez pQurquoi j'ai quitté le service du seigneur don César et de son filsi^ Alors je lui contai tout ce qui s'était passé entre Sephora et moi, sans lui rien ■léguiser. Il en rit de bon cœur, puis, reprenant son sérieux : Mon ami, me dit-il, je vous offre ma médiation dans cette affaire. Je vais écrire à ma belle-sœur.\. Non, non, seigneur, interrompisje, ne lui écrivez point, je vous en prie. Je ne suis pas sorti du

château de Leyva pour y retourner. Faites, s'il vous plaît, un autre usage de la bonté que vous avez pour moi. Si quelqu'un de vos amis a besoin d'un secrétaire ou d'un intendant, je vous conjure de lui parler en ma faveur. J'ose vous assurer qu'il ne vous reprochera pas de lui avoir donné un mauvais sujet. Très volontiers, répondit-il; je ferai ce que vous souhaitez. Je suis venu à Grenade pour voir une vieille tante malade : j'y serai encore trois semaines, après quoi je partirai pour me rendre à mon château de Lorqui, où j'ai laissé Julie. Je demeure dans cette maison, poursuivit-il en me montrant un hôtel qui était à cent pas de nous. Venez me trouver dans quelques jours; je vous aurai peut-être déjà déterré un poste convenable.

Effectivement, dès la première fois que nous nous revîmes, il me dit : Monsieur l'archevêque de Grenade, mon parent et mon ami, voudrait avoir près de lui un homme qui eût de la littérature et une bonne main pour mettre au net ses écrits; car c'est un grand auteur. Il a composé je ne sais combien d'homélies, et il en fait encore tous les jours qu'il prononce avec applaudissement. Comme je vous crois son fait, je vous ai proposé, et il m'a promis de vous prendre. Allez vous présenter à lui de ma part) vous jugerez, par la réception qu'il vous fera, si je lui ai parlé de vous avantageusement.

La condition me parut telle que je la pouvais désirer. Ainsi, m'étant préparé de mon mieux à paraître devant le prélat, je me rendis un malin à l'archevêché. Si j'imitais les faiseurs de romans, je ferais une pompeuse description du palais épiscopal de Grenade; je m'étendrais sur la structure du bâtiment; je vanterais la richesse des meubles : je parlerais des statues et des tableaux qui y étaient; je ne ferais pas grâce au lecteur de la moindre des histoires qu'ils représentaient : mais je me contenterai de dire qu'il égalait en magnificence le palais de nos rois.

Je trouvai dans les appartements un peuple d'ecclésiastiques et de gens d'épée, dont la plupart étaient des officiers de monseigneur, ses aumôniers, ses gentilshommes, ses écuyers ou ses valets de chambre. Les laïques avaient tous des habits superbes; on les aurait plutôt pris pour des seigneurs que pour des domestiques. Ils étaient fiers et faisaient les hommes de conséquence. Je ne pus m'empêcher de rire en les considérant, et de m'en moquer en moi-même. Parbleu! disais-je, ces gens-ci sont bien heureux de porter le joug de la servitude sans le sentir; car enfin, s'ils le sentaient, il me semble qu'ils auraient des manières moins orgueilleuses. Je m'adressai à un grave et gros personnage qui se tenait à la porte du cabinet de l'archevêque pour l'ouvrir

L'archevêque de Grenade retient Gil Blas à son servi

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