LIVRE SEPTIKME
o[ la fermer quand il le fallait. Je lui demandai civilement s'il I y avait pas moyen de parler à monseigneur.TAttendez, me dit-il d'un air sec : Sa Grandeur va sortir pour alltT entendre la messe, elle vous donnera en passant un moment d'audience. Oe ne répondis pas un mot; je m'armai de patience, et je m'avisai de vouloir lier conversation avec quelques-uns des officiers; mais ils commencèrent à m'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête, sans daigner me répondre une syllabe, après quoi ils se regar- , dèrent les uns les autres en souriant avec orgueil de la liberté que j'avais prise de me mêler à leur entretien, .le demeurai, je l'avoue, tout déconcerté de me voir traiter insi par des valets. Je n'étais pas encore bien remis de ma conision quand la porte du cabinet s'ouvrit. L'archevêque parut. ; se fit aussitôt un profond silence parmi ses officiers, qui quitrent tout à coup leur maintien insolent pour en prendre un l'Spectueux devant leur maître. Ce prélat était dans sa soixanteneuvième année, fait à peu près comme mon oncle le chanoine Gil Ferez, c'est-à-dire gros et court. Il avait par-dessus le marché les jambes fort tournées en dedans, et il était si chauve qu'il ne lui restait qu'un toupet de cheveux par derrière; ce qui l'obligeait d'emboîter sa tête dans un bonnet de laine fine à longues "reilles. Malgré tout cela, je lui trouvais l'air d'un homme de iialité, sans doute parce que je savais qu'il en était un. Nous autres personnes du commun nous regardons les grands seigneurs avec une prévention qui leur prête souvent un air de jiandeur que la nature leur a refusé.
L'archevêque' s'avança vers moi d'abord, et me demanda d'un ton de voix plein de douceur ce que je souhaitais. Je lui dis que j'étais le jeune homme dont le seigneur don Fernand de Leyva lui avait parlé. Il ne me donna pas le temps de lui en dire davantage.'Ah! c'est vous, s'écria-t-il, c'est vous dont il m'a fait un si bel éloge? Je vous retiens à mon service; vous êtes uue bonne acquisition pour moi. Vous n'avez gu'à demeurer ici.i;A •;s mots il s'appuya sur deux écuyers, et sortit après avoir écouté des ecclésiastiques qui avaient quelque chose à lui communiquer:iA peine fut-il hors de la chambre où nous étions, que les mêmes officiers qui avaient dédaigné ma conversation vinrent la rechercher. Les voilà qui m'environnent, qui me gracieusent, et me témoignent de la joie de me voir devenir commensal de l'archevêché. Ils avaient entendu les paroles que leur maître m'avait dites, et ils mouraient d'envie de savoir sur quel pied j'allais être auprès de lui ; mais j'eus la malice de ne pas contenter leur curiosité pour me venger de leur mépris. Monseigneur ne tarda guère à revenir, il me fit entrer dans •
son cabinet pour m'entretenir en particulier. Je jugeai bien qu'il avait dessein de tâter mon esprit. Je me tins sur mes gardes, et me préparai à mesurer tous mes mots. Il m'interrogea d'abord sur les humanités. Je ne répondis pas mal à ses questions; il vit que je connaissais assez les auteurs grecs et latins. Il me mit ensuite sur la dialectique, c'est où je l'attendais. Il me trouva là-dessus ferré à glace.^X^otre éducation, me dit-il avec quelque sorte de surprise, n'a point été négligée. Voyons présentement votre écriture.\J'en tirai de ma poche une feuille que j'avais apportée exprès. Mon prélat n'en fut pas mal satisfait.TJe suis content de votre main, s'écria-t-il, et plus encore de votre esprit. Je remercierai mon neveu don Fernand de m'avoir donné un si joli garçon; c'est un vrai présent qu'il m'a fait.
Nous fûmes interrompus par l'arrivée de quelques seigneurs grenadins qui venaient dîner avec l'archevêque. Je les laissai ensemble, et me retirai parmi les officiers, qui me prodiguèrent alors les honnêtetés. J'allai manger avec eux quand il en fut temps; et s'ils m'observèrent pendant le repas, je les examinai bien aussi. Quelle sagesse il y avait dans l'extérieur des ecclésiastiques! Ils me parurent de saints personnages, tant le lieu où j'étais tenait mon esprit en respect! Il ne me vint pas seulement en pensée que c'était de la fausse monnaie, comme si l'on n'en pouvait pas voir chez les princes de l'Église!
J'étai§ assis auprès d'un vieux valet de chambre nommé Melchior de la Ronda. Il prenait soin de mé servir de bons morceaux. L'attention qu'il avait pour moi m'en donna pour lui, et ma politesse le charma. Seigneur cavalier, me dit-il tout bas après le dîner, je voudrais bien avoir une conversation particulière avec vous. En même temps il me mena dans un endroit du palais où personne ne pouvait nous entendre; et là il me tint ce discours : Mon fils, dès le premier instant que je vous ai vu, je me suis senti pour vous de l'inclination. Je veux vous en donner une marque certaine en vous faisant une confidence qui vous sera d une grande utilité. Vous êtes ici dans une maison où les vrais et les faux dévots vivent pêle-mêle. Il vous faudrait un temps infini pour connaître le terrain. Je vais vous épargner une si longue et si désagréable étude en vous découvrant les caractères des uns et des autres. Après cela vous pourrez facilement vous conduire.
Je commencerai, poursuivit-il, par monseigneur. C'est un prélat fort pieux qui s'occupe sans cesse à édifier le peuple, à le porter à la vertu par des sermons pleins d'une morale excellente, qu'il compose lui-même.^fl a depuis vingt années quitté la cour, pour s'abandonner entièrement au zèle qu'il a pour son trou-