LIVRE SEPTIÈME
luenles, devraient toutes seules m'exciter au travail. Néanmoins, je. t'avouerai ma faihlosse; je me propose encore un autre prix, un prix que la délicatesse de ma vertu me reproche inutilement; c'est l'estime que le monde a pour les écrits fins et limés. L'honneur de passer pour un parfait orateur a des charmes pour moi. On trouve mes ouvrages également forts et délicats; mais je voudrais bien éviter le défaut des bons auteurs qui écrivent trop longtemps, et me sauver avec toute ma réputation.
Ainsi, mon cher Gil Blas, continua le prélat, j'exige une chose de ton zèle : quand tu t'apercevras que ma plume sentira la vieillesse, lorsque tu me verras baisser, ne manque pas de m'en avertir. Je ne me fie point à moi là-dessus; mon amour-propre pourrait me séduire. Cette remarque demande un esprit désintéressé. Je fais choix du tien, que je connais bon; je m'en rapporterai à ton jugement. Grâces au ciel, lui dis-je, monseigneur, vous êtes encore fort éloigné de ce temps-là! De plus, un esprit de la trempe de celui de Votre Grandeur se conservera beaucoup mieux qu'un autre, ou, pour parler plus juste, vous serez toujours le même. Je vous regarde comme un autre cardinal Ximenès, dont le génie supérieur, au lieu de s'affaiblir par les années, semblait en recevoir de nouvelles forces. Point de ilatterie, interrompit-il, mon ami! Je sais que je puis tomber lout d'un coup. A mon âge, on commence à sentir les infirmités, ot les infirmités du corps altèrent l'esprit. Je ter le répète, Gil Hlas, dès que tu jugeras que ma tête ' s'affaiblira, donne-m'en aussitôt avis. Ne crains pas d'être franc et sincère; je recevrai cet avertissement comme une marque d'affection pour moi. D'ailleurs, il y va de ton intérêt : si par malheur pour toi il me revenait qu'on dît dans la ville que mes discours n'ont plus leur force ordinaire, et que je devrais me reposer, je te le déclare tout net, tu perdrais avec mon amitié la fortune que je t'ai promise. Tel serait le fruit de ta sotte discrétion.
Le patron cessa de parler en cet endroit pour entendre ma réponse, qui fut une promesse de faire ce ^u'il souhaitait. Depuis ce moment-là il n'eut plus rien de caché pour moi; je devins son favori. HTous les domestiques, excepté Melchior de la Rond.), ne s'en aperçurent pas sans envie. C'était une chose à voir que la manière dont les gentilshommes et les écuyers vivaient.alors avec le confident de monseigneur : ils n'avaient pas honte de faire des bassesses pour captiver ma bienveillance; je ne pouvais croire qu'ils fussent Espagnols. Je ne laissai pas de leur rendre service, sans être la dupe de leurs politesses intéressées. M. l'archevêque, à ma prière, s'employa pour eux. Il fit donner à l'un une compagnie, et le mit en état de faire figure dans les troupes.
11 en envoya un autre au Mexique remplir un emploi considérable qu'il lui fit avoir, et j'obtins pour mon ami Melchior une bonne gratification. J'éprouvai par là que, si le prélat ne prévenait pas, du moins il refusait rarement ce qu'on lui demandait.
Mais ce que je fis pour un prêtre me paraît mériter un détail. Un jour, certain licencié, appelé Louis Garcias, homme jeune encore et de très bonne mine, me fut présenté par notre maître d'hôtel, qui me dit : Seigneur (iil Ulas, vous voyez un de mes meilleurs amis dans cet honnête ecclésiastique. Il a été aumônier chez des religieuses. La médisance n'a point épargné sa vertu. On l'a noirci dans l'esprit de monseigneur, qui l'a interdit, et qui par malheur est si prévenu contre lui, qu'il ne veut écouter aucune sollicitation en sa faveur. Nous avons inutilement employé les premières personnes de Grenade pour le faire réhabiliter : notre maître est inflexible.
Messieurs, leur dis-je, voilà une affaire bien gâtée. Il vaudrait mieux qu'on n'eût point sollicité pour le seigneur licencié. On lui a rendu un mauvais office en voulant le servir. Je connais monseigneur : les prières et les recommandations ne font qu'aggraver dans son esprit la faute d'un ecclésiastique; il n'y a pas longtemps que je le lui ai ouï dire à lui-même. Plus, disait-il, un prêtre qui est tombé dans l'irrégularité engage de personnes à me parler pour lui, plus il augmente le scandale, et plus j'ai de sévérité. Gela est fâcheux, reprit le maître d'hôtel, et mon ami serait bien embarrassé s'il n'avait pas une bonne main. Heureusement il écrit à ravir, et il se tire d'intrigue par ce talent. Je fus curieux de voir si l'écriture qu'on me vantait valait mieux que la mienne. Le licencié, qui en avait sur lui, m'en montra une page que j'admirai : il semblait que ce fût un exemple de maître écrivain. En considérant une si belle écriture il me vint une idée. Je priai Garcias de me laisser ce papier, en lui disant que j'en pourrais faire quelque chose qui lui serait utile; que je ne m'expliquais pas dans ce moment, mais que le lendemain je lui en dirais davantage. Le licencié, à qui le maître d'hôtel avait apparemment fait l'éloge de mon esprit, se retira aussi content que s'il eût déjà été remis dans ses fonctions.
J'avais véritablement envie qu'il le fût; et dès le jour même j'y travaillai de la manière que je vais le dire. J'étais seul avec l'archevêque ; je lui fis voir l'écriture de Garcias. Mon patron en fut charmé. Alors, profitant de l'occasion : Monseigneur, lui dis-je, puisque vous ne voulez pas faire imprimer vos homélies, je souhaiterais du moins qu'elles fussent écrites comme cela.
Je suis satisfait de ton écriture, me répondit le prélat; mais je t'avoue que je ne serais pas fâché d'avoir de cette main-là unç
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copie de mjes ouvrages. Votre Grandeur, lui répliquai-je, n'a qu'à parler. L'homme qui peint si bien est un licencié de ma connaissance. Il sera d'autant plus ravi de vous faire ce plaisir, qu'il pourra par ce moyen intéresser votre clémence à le tirer de la triste situation où il a le malheur de se trouver présentement.
Le prélat ne manqua pas de demander comment se nommait ce licencié. 11 s'appelle, lui dis-je, Louis Garcias. Il est au désespoir de s'être attiré votre disgrâce. Ce Garcias, interrompit-il, a, si je ne me trompe, été aumônier dans un couvent de filles. Il a encouru les censures ecclésiastiques. Je me souviens encore des mémoires qui m'ont été donnés contre lui. Ses mœurs ne sont pas fort bonnes. Monseigneur, interrompis-je à mon tour, je n'entreprendrai point de le justifier; mais je sais qu'il a des ennemis. Il prétend que les auteurs des mémoires que vous avez vus se sont plus attachés à lui rendre de mauvais offices qu'à dire la vérité. Cela peut être, reprit l'archevêque : il y a dans le monde des esprits bien dangereux. D'ailleurs je veux que sa conduite n'ait pas toujours été irréprochable : il peut s'en être repenti; enfin, à tout péché miséricorde. Amène-moi ce licencié; je lève l'interdiction.
C'est ainsi que les hommes les plus sévères rabattent de Içur sévérité quand leur plus cher intérêt s'y oppose. L'archevêque accorda sans peine au vain plaisir d'avoir ses œuvres bien écrites ce qu'il avait refusé aux plus puissantes sollicitations. Je portai promptement cette nouvelle au maître d'hôtel, qui la fit savoir à son ami Garcias. Ce licencié, dès le jour suivant, vint me faire des remerciements proportionnés à la grâce obtenue. Je le présentai à mon maître, qui se contenta de lui faire une légère réprimande, et lui donna des homélies à mettre au net. Garcias s'en acquitta si bien, qu'il fut rétabli dans son ministère. Il obtint même la cure de Gabie, gros bourg aux environs de Grenade; ce ((ui prouve bien que les bénéfices ne se donnent pas toujours à la vertu.
IV. — L'archevêque tombe en apople.xie. De l'embarras où se trouve G il Blas, et de quelle façon il on sort.
Tandis que je rendais ainsi service aux uns et aux autres, don Fernand de Leyva se disposait à quitter Grenade. J'allai voir ce seigneur avant son départ, pour le remercier de nouveau de l'excellent poste qu'il m'avait procuré. Je lui en parus si satisfait,^
qu'il me dit : Mon cher Gil Blas, je suis ravi que vous soyez content de mon oncle Tarchevèque. Je suis charmé de ce grand prélat, lui répondis-je, et je dois l'être. Outre que c'est un seigneur fort aimable, il a pour moi des bontés que je ne puis assez reconnaître. Il ne m'en fallait pas moins pour me consoler de n'être plus auprès du seigneur don César et de son fils. Je suis persuadé, reprit-il, qu'ils sont aussi tous deux mortifiés de vous avoir perdu. Mais vous n'êtes peut-être pas séparés pour jamais : la fortune pourra quelque jour vous rassembler. Je n'entendis pas ces paroles sans m'attendrir. J'en soupirai; et je sentis dans ce moment-là que j'aimais tant dan Alphonse, que j'aurais volontiers abandonné l'archevêque et les belles espérances qu'il m'avait données, pour m'en retourner au château de Leyva, si l'on eût levé l'obstacle qui m'en avait éloigné. Don Fernand s'aperçut des mouvements qui m'agitaient, et m'en sut si bon gré qu'il m'embrassa en me disant que toute sa famille prendrait toujours part à ma destinée.
Deux mois après que ce cavalier fut parti, dans le temps de ma plus grande faveur, nous eûmes une chaude alarme au palais épiscopal; l'archevêque tomba en apoplexie. On le secourut si promptement et on lui donna de si bons remèdes, que quelques jours après il n'y paraissait plus. Mais son esprit en reçut une rude atteinte. Je le remarquai bien dès la première homélie qu'il composa. Je ne trouvai pas toutefois la différence qu'il y avait de celle-là aux autres assez sensible pour conclure que l'orateur commençait à baisser. J'attendis encore une homélie pour mieux savoir à quoi m'en tenir. Oh! pour celle-là, elle fut décisive. Tantôt le bon prélat se rebattait, tantôt il s'élevait trop haut oudescendait trop bas; C'était un discours diffus, une rhétorique de régent usé, une capucinade.
Je ne fus pas le seul qui y prit garde. La plupart des auditeurs, comme s'ils eussent été aussi gagés pour l'examiner, se disaient toul bas les uns aux autres : Voilà un sermon qui sent l'apoplexie.. Allons, monsieur l'arbitre des homélies, me dis-je alors à moi-même, préparez-vous à faire votre office. Vous voyez que monseigneur tombe; vous devez l'en avertir, non seulement comme dépositaire de ses pensées, mais encore de peur que quelqu'un de ses amis ne fût assez franc pour vous prévenir. En ce cas-là vous savez ce qu'il en arriverait; vous seriez biffé de son testament, où il y aura sans doute pour vous un meilleur legs que la bibliothèque du licencié Sédillo.
Après ces r( 11 -x ions j'en faisais d'autres toutes contraires : l'avertissement dont il s'agissait me paraissait délicat à donner. Je jugeais qu'un auteur entêté de ses ouvrages pourrait le rece-