LIVRE SEPTIEME
oir mal; mais, rejetant cette pensée, je me représentais qu'il lait impossible qu'il le prît en mauvaise part, après l'avoir xigé de moi d'une manière si pressante. Ajoutons à cela que ■ comptais bien lui parler avec adresse, et de lui faire avaler i pilule tout doucement. Enfin, trouvant que je risquais davan- :ge à garder le silence qu'à le rompre, je me déterminai à irler.
Je n'étais plus embarrassé que d'une chose : je ne savais de
uelle façon entamer la parole. Heureusement l'orateur lui-même
M' tira de cet embarras en me demandant ce qu'on disait de lui
ians le monde, et si l'on était satisfait de son dernier discours.
Je répondis qu'on admirait toujours ses homélies; mais qu'il
me semblait que la dernière n'avait pas si bien que les autres
fTecté rauditoire.~Comment donc, mon ami, répliqua-t-il avec
Jlonnement, aurait-elle trouvé quelque Aristarque *? Non, mon"^
seigneur, lui repartis-je, non. Ce ne sont pas des ouvrages tels
que les vôtres que l'on ose critiquer : il n'y a personne qui n'en
soit charmé. Néanmoins, puisque vous m'avez recommandé
d'être franc et sincère, je prendrai la liberté de vous dire que
votre dernier discours ne me paraît pas tout à fait de la force
des précédents. Ne pensez-vous pas cela comme moi?
Ces paroles firent pâlir mon maître, qui me dit avec un souris forcé -.y^onsieur Gil Blas, cette pièce n'est donc pas de votre goût?;fJe ne dis pas cela, monseigneur, interrompis-je tout déconcerté. Je la trouve excellente, quoique un peu au-dessous le vos autres ouvrages.jJc vous entends, répliqua-t-il. Je vous irais baisser, n'est-ce pas? Tranchez le mot. Vous croyez qu'il >t temps que je songe à la retraite ?7Je n'aurais pas été assez hardi, lui dis-je, pour vous parler si librement, si Votre Grandeur ne me l'eût ordonné. Je ne fais donc que lui obéir, et je la supplie très humblement de ne me point savoir de mauvais gré de ma hardiesse.jA Dieu ne plaise, interrompit-il avec précipitation, à Dieu ne plaise que je vous la reproché! 11 faudrait que je fusse bien injuste. Je ne trouve peint du tout mauvais que vous me disiez votre sentiment. C'est votre sentiment seul que je trouve mauvais. J'ai été furieusement la dupe de votre intelligence bornée.
Quoique démonté, je voulus chercher quelque modification "ur rajuster les choses; mais le moyen d'apaiser un auteur rite, et de plus un auteur accoutumé à s'entendre louer IjfN'en irions plus, dit-il, mon enfant. Vous êtes encore trop jeune our démêler le vrai du faux. Apprenez que je n'ai jamais com-
1. Grand critique du temps de Ptolémée Philadelphe. (Note deLesage.)
3H2 HISTOIRE DE GiL BLAS DE SANtlLLANE
posé de meilleure homélie que celle qui a le malheur de n'avoir pas voire approbation. Mon esprit, grâces au ciel, n'a rien encore perdu de sa vigueur. Désormais je choisirai mieux mes confidents; j'en veux de plus capables que vous de décider. Allez, poursuivit-il en me poussant par les épaules hors de son cabinet, allez dire à mon trésorier qu'il vous compte cent ducats, et que le ciel vous conduise avec cette somme! Adieu! monsieur Gil Blas, je vous souhaite toutes sortes de prospérités, avec un peu plus de coût.
V. — Du parti que prit Gil Blas après que l'archevêque lui eut donné son (•onji:é. Par quel hasard il rencontra le licencié qui lui avait tant d'obligation, et quelles marques de reconnaissance il en reçut.
Je sortis du cabinet en maudissant le caprice, ou, pour mieux dire, la faiblesse de l'archevêque, et plus en colère contre luiqu'affligé d'avoir perdu ses bonnes grâces. Je doutai même quelque temps si j'irais toucher mes cent ducats; mais, après y avoir bien refléchi, je ne fus pas assez sot pour n'en rien faire. Je jugeais que cet argent ne m'ôterait pas le droit de donner un ridicule à mon prélat; à quoi je me promettais bien de ne pas manquer toutes les fois qu'on mettrait devant moi ses homélies sur le tapis.
J'allai donc demander cent ducats au trésorier, sans lui dire un seul mot de. ce qui venait de se passer entre son maître et moi. Je cherchai ensuite Melchior de la Ronda pour lui dire un éternel adieu. Il m'aimait trop pour n'être pas sensible à mon malheur. Pendant que je lui en faisais le récit, je remarquais que la douleur s'imprimait sur son visage. Malgré tout le respect qu'il devait à l'archevêque, il ne put s'empêcher de le blâmer; mais comme dans la colère où j'étais je jurai que le prélat me le payerait, et que je réjouirais toute la ville à ses dépens, le sage Melchior me dit : Croyez-moi, mon cher Gil Blas, dévorez plutôt votre chagrin. Les hommes du commun doivent toujours respecter les personnes de qualité, quelque sujet qu'ils aient de s'en plaindre. Je conviens qu'il y a de forts plats seigneurs, qui ne méritent guère qu'on ait de la considération peureux; mais ils peuvent nuire, il faut les craindre.
Je remerciai le vieux valet de chambre du bon conseil qu'il me donnait, et je lui promis, d'en profiter. Après cela il me dit : Si vous allez à Madiiil, voyez-y Joseph Navarro, mon neveu. Il est chef d'office chez le seigneur don Baltazar de Zuniga, et j'ose