‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 188 sur 219 · LIVRE SEPTlÈiME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTlÈiME

11 y a trois années, comme vous savez, que mon père crut m'établii* avantageusement en me donnant au capitaine don Antonio Cœllo, qui m'amena des Asturies à Madrid, où il avait pris naissance. Six mois après que nous y fûmes arrivés, il eut une alTaire d'honneur qu'il s'attira par son humeur violente. Il tua un cavalier qui s'était avisé de faire quelque attention à moi. Le cavalier appartenait à des personnes de qualité qui avaient be-inconp de crédit. Mon mari, qui n'en avait guère, se sauva en Catalofiue avec tout ce qui se trouva au logis de pierreries et d'argent comptant. Il s'embarque à Barcelone, passe en Italie, se met au service des Vénitiens, et perd enfin la vie dans la Morée en combattant contre les Turcs. Pendant ce temps-là, une terre que nous avions pour tout bien fut confisquée, et je devins une douairière des plus minces. A quoi me résoudre dans une si fâcheuse extrémité? Une jeune veuve qui a de l'honneur se trouve bien embarrassée. Il n'y avait pas moyen de m'en retourner dans les Asturies. Qu'y aurais-je fait? Je n'aurais reçu de ma famille que des condoléances pour toute consolation. D'un autre côté, j'avais été trop bien élevée pour être capable de me laisser tomber dans le libertinage. A quoi donc me déterminer? Je me suis faite comédienne pour conserver ma réputation.

Il me prit une si forte envie de rire lorsque j'entendis Laure Unir ainsi son roman, que je n'eus pas peu de peine à m'e'n empêcher. J'en vins pourtant à bout, et même je lui dis d'un air grave : Ma sœur, j'approuve votre conduite, et je suis bien aise devons retrouvera Grenade si honnêtement établie.

Le marquis de Marialva, qui n'avait pas perdu un mot de tous ces discours, prit au pied de la lettre ce qu'il plut à la veuve de don Antonio de débiter. Il se mêla même à Tentretien : il me demanda si j'avais quelque emploi à Grenade ou ailleurs. Je doutai un moment si je mentirais; mais, ne jugeant pas cela nécessaire, je dis la vérité. Je contai de point en point comment j'étais entré à l'archevêché, et de quelle façon j'en étais sorti; ce qui divertit infiniment le seigneur portugais. Il^st vrai que malgré la promesse faite à Melchior, je m'égayai un peu aux dépens de l'archevêque. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que Laure, qui s'ima- -inait que je composais une fable à son exemple, faisait des éclats Je rire qu'elle n'aurait pas faits si elle eût su que je ne mentais point.

Après avoir achevé mon récit, que je finis par la chambre que j'avais louée, on vint avertir qu'on avait servi. Je voulus aussitôt me retirer pour aller dîner à mon auberge; mais Laure m'arrêta. Uuel est Votre dessein, mon frère? me dit-elle. Vous dînerez avec moi. Je ne souffrirai pas même que vous soyez plus longtemps

dans une chambre earnie. Je prétends que vous mangiez dans ma maison, et que vous y logiez. Faites apporter vos bardes ce soir, il y a ici un lit pour vous.

Le seigneur portugais, à qui peut-être cette hospitalité ne faisait pas plaisir, prit alors la parole et dit à Laure : Non, Estelle, vous n'êtes pas logée ici assez commodément pour recevoir quelqu'un cbez vous. Votre frère, ajouta-t-il, me paraît un joli garçon; et l'avantage qu'il a de vous toucher de si près m'intéresse pour lui. Je veux le prendre à mon service. Ce sera celui de mes secrétaires que je chérirai le plus ; j'en ferai mon homme de confiance. Qu'il ne manque pas de venir dès cette nuit coucher cbez moi : j'ordonnerai qu'on lui prépare un logement. Je lui donne quatre cents ducats d'appointements; et si dans la suite j'ai sujet, comme je l'espère, d'être content de lui, je le mettrai en état de se consoler d'avoir été trop sincère avec son archevêque.

Les remercîments que je fis là-dessus au marquis furent suivis de ceux de Laure, qui enchérirent sur les miens. Ne parlons plus de cela, interrompit-il; c'est une affaire finie. En achevant ces paroles, il salua sa princesse de théâtre, et sortit. Elle me fit aussitôt passer dans un cabinet, où, se voyant seule avec moi : J'étoufferais, s'écria-t-elle, si je résistais plus longtemps à l'envie que j'ai de rire. Alors elle se renversa dans un fauteuil; et, se tenant les côtés, elle s'abandonna comme une folle à des ris immodérés. 11 me fut impossible de ne pas suivre son exemple; et, quand nous nous en fûmes bien donné : Avoue, Gil Blas, me dit-elle, que nous venons déjouer une plaisante comédie! Mais je ne m'attendais pas au dénoûment. J'avais dessein seulement de te ménager une table et un logement; et pour te les offrir avec bienséance, je t'ai fait passer pour mon frère. Je suis ravie que le hasard t'ait présenté un si bon poste. Le marquis de Marialva est un seigneur généreux, qui fera plus encore pour toi qu'il n'a promis de faire. Une autre que moi, poursuivit-elle, n'aurait peut-être pas reçu si gracieusement un homme qui quitte ses amis sans leur dire adieu. Mais je suis de ces bonnes pâtes de filles qui revoient toujours avec plaisir un fripon qu'elles ont aimé.

Je demeurai d'accord de bonne foi de mon impolitesse, et je lui en demandai pardon. Après quoi elle me conduisit dans une salle à manger très propre. Nous nous mîmes à table; et, comme nous avions pour témoins une femme de chambre et un laquais, nous nous traitâmes de frère et de sœur. Lorsque noUs eûmes dîné, nous repassâmes dans le même cabinet où nous nous étions entretenus. Là mon incomparable Laure, se livrant à toute sa gaîté naturelle, me demanda compte de tout ce qui m'était arrivé

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