‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 187 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME 3Sd · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME 3Sd

m. ii.U, il je remarquai que tout le monde se mêlait d'en ju.:er. L'un se déclarait pour, l'autre contre. A-t-on jamais vu un ouvrage mieux écrit? disait-on à ma droite. Le pitoyable style! s'écriait-on à ma gauche. En vérité, s'il y a bien de mauvais auteurs, il faut convenir qu'il y a encore plus de mauvais critiques. Et quand je pense aux dégoûts que les poètes dramatiques ont à essuyer, je m'étonne qu'il y en ait d'assez hardis pour braver l'ignorance de la multitude, et la censure dangereuse des demisavants, qui corrompent quelquefois le jugement du public.

Enfin le Gracioso se présenta pour ouvrir la scène. Dès qu'il parut, il excita un battement de mains général; ce qui me fit connaître que c'était un de ces acteurs gâtés à qui le parterre pardonne tout. Effectivement ce comédienne disait pas un mot, ne faisait pas un geste sans s'attirer des applaudissements. On lui marquait trop le plaisir qu'on prenait à le voir. Aussi en abusaitil. Je m'aperçus qu'il s'oubliait quelquefois sur la scène, et mettait à une trop forte épreuve la prévention où l'on était en sa faveur. Si on l'eût sifflé au lieu de l'applaudir, on lui aurait souvent rendu justice.

On battit aussi des mains à la vue de quelques autres acteurs, et particulièrement d'une actrice qui faisait un rôle de suivante. Je m'attachai à la considérer, et il n'y a point de termes qui puissent exprimer quelle fut ma surprise quand je reconnus en elle Laure, ma chère Laure, que je croyais encore à Madrid auprès d'Arsénié. Je ne pouvais douter que ce ne fût elle. Sa taille, ses traits, le son de sa voix, tout m'assurait que je ne me trompais point. Cependant, comme si je me fusse défié du rapport de mes yeux et de mes oreilles, je demandai son nom à un cavalier qui était à côté de moi. Eh! de quel pays venez-vous? me dit-il. Vous êtçs apparemment un nouveau débarqué, puisque vous ne connaissez pas la belle Estelle.

La ressemblance était trop parfaite pour prendre le change. Je compris bien que Laure, en changeant d'état, avait aussi changé de nom; et, curieux de savoir ses tnîaires, carie public n'ignore guère celles des personnes de théâtre, je m'informai du même homme si cette Estelle avait quelque amant d'importance. Il me répondit que depuis deux mois il y avait à Grenade un grand seigneur portugais, nommé le marquis de Marialva, qui faisait beaucoup de dépense pour elle. Il m'en aurait dit davantage, si je n'eusse pas craint de le fatiguer de mes questions. J'étais plus occupé de la nouvelle que ce cavalier venait de m'apprendre que de la comédie; et qui m'eût demandé le sujet de la pièce, quand je sortis, m'aurait fort embarrassé. Je ne faisais que rêver à Laure, à Estelle, et je me promettais bien d'aller chez cette

aclricc le jour suivant. Je n'étais pas sans inquiétude sur la réception qu'elle me ferait : j'avais lieu de penser que ma vue ne lui ferait pas grand plaisir dans la situation brillante où étaient ses affaires ; je j ugeais même qu'une si bonne comédienne, pour se venger d'un homme dont certainement elle avait sujet d'être mécontente, pourrait bien faire semblant de ne le pas connaître. Tout cela ne me rebuta point. Après un léger repas, car on n'en faisait pas d'autres dans mon auberge, je me retirai dans ma chambre, très impatient d'être au lendemain.

Je dormis bien peu cette nuit, et je me levai à la pointe du jour. Mais, comme il me sembla que la maîtresse d'un grand seigneur ne devait pas être visible de si bon matin, avant que d'aller chez elle, je passai trois ou quatre heures à me parer, à me faire raser, poudrer et parfumer. Je voulais me présenter devant elle dans un état qui ne lui donnât pas lieu de rougir en me revoyant. Je sortis sur les dix heures et me rendis chez elle, après avoir été demander sa demeure à l'hôtel des comédiens. Elle logeait dans une grande maison où elle occupait le premier appartement. Je dis à une femme de chambre qui vintm'ouvrirla porte qu'un jeune homme souhaitait de parler à la dame Estelle. La femme de chambre rentra pour m'annoncer, et j'entendis aussitôt sa maîtresse qui lui dit d'un ton de voix fort élevé : Qui est ce jeune homme? que me veut-il? qu'on le fasse entrer.

Je jugeai par là que j'avais mal pris mon temps, que son amant portugais était à sa toilette, et qu'elle ne parlait si haut que pour lui persuader qu'elle n'était pas fille à recevoir des messages suspects. Ce que je pensais était véritable; le marquis de Marialva passait avec elle presque toutes les matinées. Ainsi je m'attendais à un mauvais compliment, lorsque cette originale actrice, me voyant paraître, accourut à moi les bras ouverts en s'écriant, comme par enthousiasme : Ah ! mon frère, est-ce vous que je vois? A ces mots elle m'embrassa à plusieurs reprises; puis, se tournant vers le Portugais : Seigneur, lui dit-elle, pardonnez si en votre présence je cède à la force du sang. Après trois ans d'absence, je ne puis revoir un frère que j'aime tendrement sans lui donner des marques de mon amitié. Eh bien! mon cher Gil Blas, continua-t-eile en m'apostrophant de nouveau, dites-moi des nouvelles de la famille : dans quel état l'avez-vous laissée?

Ce discours m'embarrassa d'abord; mais j'y démêlai bientôt les intentions de Laure ; et, secondant son artifice, je lui répondis d'un air accommodé à la scène que nous allions jouer tous deux: Grâces au ciel, ma sœur, nos parents sont en bonne santé. Je ne doute pas, reprit-elle, que vous ne soyez étonné de me voir comédienne à Grenade; mais ne me condamnez pas sans m'entendre.

Estelle reçoit Gil Blas en présence du marquis do Marialva, et s'ôcrio Ah! mon frère, est-ce vous quo je vois?

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