LIVRE SEPTIÈME
la commère s'est bien corrigée de cela, aussi en ai-je le pourpoint mieux doublé.
J'allais le féliciter sur ce que sa femme était devenue raisonnable, lorsqu'il fut obligé de me quitter pour paraître sur la scène. Curieux de connaître s<j femme, je m'approchai d'un comédien pour le prier de me la montrer; ce qu'il fit en me disant : Vous la voyez, c'est Narcissa, la plus jolie de nos dames après votre sœur. Je jugeai que cette actrice devait être celle en faveur de qui le. marquis de Marialva s'était déclaré avant que d'avoir vu son Estelle, et ma conjecture ne fut que trop vraie. A la fin de la pièce je conduisis Laure à son domicile, où j'aperçus en arrivant plusieurs cuisiniers qui préparaient un grand repas. Tu peux souper ici, me dit-elle. Je n'en ferai rien, lui répondis-je; le marquis sera peut-être bien aise d'être seul avec vous. Oh! que non, reprit-elle; il va venir avec deux de ses amis et un do nos messieurs; il ne tiendra qu'à toi de faire le sixième. Tu sais bien que chez les comédiennes les secrétaires ont le privilège de manger avec leurs maîtres. Il est vrai, lui dis-je, mais ce serait de trop bonne heure me mettre sur le pied de ces secrétaires favoris. Il faut auparavant que je fasse quelque commission de confident pour mériter ce droit honorifique. En parlant ainsi, je sortis de chez Laure, et gagnai mon auberge, où je comptais d'aller tous les jours, puisque mon maître n'avait point de ménage.
IX. — .\vec quel homme extraordinaire il soupa ce soir-là, et de ce qui se passa entre eux.
Je remarquai dans la salle une espèce de vieux moine, vêtu de bure grise, qui soupait tout seul dans un coin. J'allai par curiosité m'asseoir vis-à-vis de lui; je le saluai for^ civilement, et il ne se montra pas moins poli que moi. On%'apporta ma pitance, que je commençai à expédier avec beaucoup d'appétit. Pendant que je mangeais sans dire mot, je regardais souvent ce personnage, dont je trouvais toujours les yeux attachés sur moi. Fatigué de son attention opiniâtre à me regarder, je lui adressai ainsi la parole : Père, nous serions-nous vus par hasard ailleurs qu'ici? Vous m'observez comme un homme qui ne vous serait pas entièrement inconnu.
Il me répondit gravement : Si j'arrête sur vous mes regards, ce n'est que pour admirer la prodigieuse variété d'aventures qui sont marquées dans les traits de votre visage. A ce que je vois,
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lui dis-je d'un air railleur, Votre Révérence donne dans la métoposcopie? Je pourrais me vanter de la posséder, répondit le moine, et d'avoir fait des prédictions que la suite n'a pas démenties. Je ne sais pas moins la chiromancie, et j'ose dire que mes oracles sont infaillibles, quand j'ai confronté l'inspection de la main avec celle du visage.
Quoique ce vieillard eût toute l'apparence d'un homme sage, je le trouvai si fou, que je ne pus m'empêcher de lui rire au nez. Au lieu de s'offenser de mon impolitesse, il en sourit, et continua de parler dans ces termes, après avoir promené sa vue dans la salle, et s'être assuré que personne ne nous écoutait : Je ne m'étonne pas de vous voir si prévenu contre deux sciences qui j^nssent aujourd'hui pour frivoles; l'étude longue et pénible qu'elles demandent décourage tous les savants, qui y renoncent, et qui les décrient de dépit de n'avoir pu les acquérir. Pour moi, je ne me suis point rebuté de l'obscurité qui les enveloppe, non plus que des difficultés qui se succèdent sans cesse dans la recherche des secrets chimiques, et dans l'art merveilleux de transmuer les métaux en or.
Mais je ne pense pas, poursuivit-il en se reprenant, que je parle à un jeune cavalier à qui mes discours doivent en effet paraître des rêveries. Un échantillon de mon savoir-faire vous disposera mieux que tout ce que je pourrais dire, à juger de moi plus favorablement. A ces mots il tira de sa poche une fiole remplie d'une liqueur vermeille. Ensuite il me dit : Voici un élixir que j'ai composé ce matin des sucs de certaines plantes distillées à l'alambic; car j'ai employé presque toute ma vie, comme Démocrite, à trouver les propriétés des simples et des minéraux. Vous allez éprouver sa vertu. Le vin que nous buvons à notre souper est très mauvais; il va devenir excellent. En même temps il mit deux gouttes de son élixir dans ma bouteille, qui rendirent mon vin plus délicieux que les meilleurs qui se boivent en Espagne.
Le merveilleux frappe l'imagination, et quand une fois elle est gagnée, on ne se sert plus de son jugement. Charmé d'un si beau secret, et persuadé qu'il fallait être un peu plus que diable pour l'avoir trouvé, je m'écriai plein d'admiration : 0 mon père! pardonnez-moi, de grâce, si je vous ai pris d'abord pour un vieux fou. Je vous rends justice présentement. Je n'ai pas besoin d'en voir davantage pour être assuré que vous feriez, si vous vouliez, tout à l'heure, un lingot d'or d'une barre de fer. Que je serais heureux si je possédais cette admirable science! Le ciel vous préserve de l'avoir jamais! interrompit le vieillard en poussant nu profond soupir. Vous ne savez pas, mon fils, ce que vous