‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 196 sur 219 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

souhaitez. Au lieu de me porter envie, plai^'nez-moi plutôt de m'être donné tant de peine pour me rendre malheureux. Je suis toujours dans l'inquiétude. Je crains d'être découvert, et qu'une prison perpétuelle ne devienne le salaire de tous mes travaux. Dans cette appréhension, je mène une vie errante, déguisé tantôt en prêtre ou en moine, et tantôt en cavalier ou en paysan. Est-ce donc un avantage de savoir faire de l'or à ce prix-là? et les richesses ne sont-elles pas un vrai supplice pour les personnes qui n'en jouissent pas tranquillement?

Ce discours me paraît fort sensé, dis-je alors au philosophe. Rien n'est tel que de vivre en repos. Vous me dégoûtez de la jiierre philosophale. Je me contenterai d'apprendre de vous ce qui doit m'arriver. Très volontiers, me répondit-il, mon enfant. J'ai déjà fait des observations sur vos traits; voyons à présent votre main. Je la lui présentai avec une confiance qui ne me fera guère d'honneur dans l'esprit de quelques lecteurs, qui peut-être à ma place en auraient fait autant. Il l'examina fort attentivement, et dit ensuite avec enthousiasme : Ah! que de passages de la douleur à la joie, et de la joie à la douleur! Quelle succession bizarre de disgrâces et de prospérités! Mais vous avez déjà éprouvé une grande partie de ces alternatives de fortune. Il ne vous reste plus guère de malheurs à essuyer, et un seigneur vous fera une agréable destinée qui ne sera point sujette au changement.

Après m'avoir assuré que je pouvais compter sur cette prédiction, il me dit adieu, et sortit de l'auberge, où il me laissa fort occupé des choses que je venais d'entendre. Je ne doutais ])oint que le marquis de Marialva ne fût le seigneur en question; et par conséquent rien ne me paraissait plus possible que l'accomplissement de la prédiction. Mais quand je n'y aurais pas vu la moindre apparence, cela ne m'eût point empêché de donner au faux moine une entière créance, tant il s'était acquis, j)ar son élixir, d'autorité sur mon esprit. De mon côté, pour avancer le bonheur qui m'était prédit, je ^solus de m'atlacher au marquis plus que je n'avais fait à aucun de mes maîtres. Ayant pris cette résolution, je me retirai à notre hôtel, avec une gaîté que je ne puis exprimer; jamais femme n'est sortie si contcnltî de chez une devineresse.

X. — De la commission que le marquis de Marialva donna à Gil Blas, et comment ce Adèle secrétaire s'en acquitta.

Le marquis n'était pas encore revenu de chez sa comédienne, et je trouvai dans son appartement ses valets de chambre qui

jouaient à la prime en attendant son retour. Je fis connaissance avec eux; et nous nous amusâmes à rire jusqu'à deux heures apcès minuit que notre maître arriva. Il fut un peu surpris de iiie voir, et me dit d'un air de bonté qui me fit juger qu'il revenait très satisfait de sa soirée : Comment donc, Gil Blas, vous n'êtes pas encore couché? Je répondis que j'avais voulu savoir auparavant s'il n'avait rien à ra'ordonner. J'aurai peut-être, reprit-il, une commission à vous donner demain matin; mais il sera temps alors de vous apprendre mes volontés. Allez vous reposer, et souvenez-vous que je vous dispense de m'attendre le soir; je n'ai besoin que de mes valets de chambre.

Après cet avertissement, qui dans le fond me faisait plaisir, puisqu'il m'épargnait la sujétion que j'aurais quelquefois désagréablement sentie, je laissai le marquis dans son appartement, et me retirai à mon galetas. Je me mis au lit. Mais, ne pouvant dormir, je m'avisai de suivre le conseil que nous donne Pythagore, de rappeler le soir ce que nous avons fait dans la journée, pour nous applaudir de nos bonnes actions ou pour nous blâmer de nos mauvaises.

Je ne me sentais pas la conscience assez nette pour être content de moi; aussi je me reprochai d'avoir appuyé l'imposture de Laure. J'avais beau me dire, pour m'excuser, que je n'avais pu honnêtement donner un démenti à une fille qui n'avait en vue que de me faire plaisir, et qu'en quelque façon je m'étais trouvé dans la nécessité de me rendre complice de la supercherie; peu satisfait de cette excuse, je répondais que je ne devais donc pas pousser les choses plus loin, et qu'il fallait que je fusse bien effronté pour vouloir demeurer auprès d'un seigneur dont je payais si mal la confiance. Enfin, après un sévère examen, je tombai d'accord avec moi-même que, si je n'étais pas un fripon, il ne s'en fallait guère.

De là passant aux conséquences, je me représentai que je jouais gros jeu en trompant un homme de condition qui, pour mes péchés, peut-être ne tarderait guère à découvrir la fourberie. Une si judicieuse réflexion jeta quelque terreur dans mon esprit; mais des idées de plaisir et d'intérêt l'eurent bientôt dissipée. D'ailleurs la prophétie de Fhomme à l'élixir aurait suffi pour me rassurer. Je me livrai donc à des images tout agréables. Je me mis à faire des règles d'arithmétique, à compter en moimême la somme que feraient mes gages au bout de dix années de service. J'ajoutais à cela les gratifications que je recevrais de mon maître; et, les mesurant à mon humeur libérale, ou plutôt à mes désirs, j'avais une intempérance d'imagination, si l'on peut parler ainsi, qui ne mettait point de bornes à m^ fortuiie,

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