‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 197 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

Tant de bien peu à peu m'assoupit, et je m'endormis en bâtissant les châteaux en Espagne.

Je me levai le lendemain sur les huit heures pour aller recevoir les ordres de mon patron ; mais comme j'ouvrais ma porte pour sortir, je fus tout étonné de le voir paraître devant moi en robe de chambre et en bonnet de nuit. Il était tout seul. Gil Blas, me dit-il, hier au soir, en quittant votre sœur, je lui promis de passer chez elle ce matin; mais une affaire de conséquence ne me permet pas de lui tenir parole. Allez lui témoigner de ma part que je suis bien mortifié de ce contre-temps, et assurez-la (}ue je souperai encore aujourd'hui avec elle. Ce n'est pas tout, ijouta-t-il en me mettant entre les mains une bourse, avec une jtetite boîte de chagrin enrichie de pierreries, portez-lui mon portrait, et gardez cette bourse, où il y a cinquante pistoles que je vous donne pour marque de l'amitié que j'ai déjà pour vous. Je pris d'une main le portrait, et de l'autre la bourse que je méritais si peu. Je courus sur-le-champ chez Laure, en disant dans l'excès de la joie qui me transportait: Bon, la prédiction s'accomplit à vue d'œil. Quel bonheur d'être frère d'une fille belle et galante! C'est dommage qu'il n'y ait pas autant d'honneur à cela que de profit et d'agrément.

Laure, contre l'ordinaire des personnes de sa profession, avait ' outume de se lever matin. Je la surpris à sa toilette, où, en .1 ttendant son Portugais, elle joignait à sa beauté naturelle tous les charmes auxiliaires que l'art des coquettes pouvait lui prêter. Aimable Estelle, lui dis-je en entrant, l'aimant des étrangers, je puis, à l'heure qu'il est, manger avec mon maître, puisqu'il m'a honoré d'une commission qui me donne cette pérogative, et dont je viens m'acquitter. Il n'aura pas le plaisir de vous entretenir ce matin, comme il se l'était proposé; mais, pour vous en consoler, il soupera ce soir avec vous; et il vous envoie son portrait qui me paraît avoir quelque chose encore de plus consolant.

Je lui remis aussitôt la boîte, qui, par le vif éclat des brillants dont elle était garnie, lui réjouit infinimentfla vue. Elle: l'ouvrit; • l l'ayant fermée, après avoir considéré la peinture par manière d'acquit, elle revint aux pierreries. Elle en vanta la beauté, et me dit en souriant : Voilà des copies que les femmes de théâtre liment mieux que les originaux.

Je lui appris ensuite que le généreux Portugais, en me chargeant du portrait, m'avait gratifié d'une bourse de cinquante pisloles. Je t'en fais mon compliment, me dit-elle; ce seigneur commence par où même il est rare que les autres finissent. C'est à vous, mon adorable, lui répondis-je, que je dois ce présent; le marquis ne me l'a fait qu'à cause de la fraternité. Je voudrais,

rcpliqua-t-elle, qu'il t'en fît de semblables chaque jour. Je ne puis te dire jusqu'à quel point tu m'es cher. Dès le premier instant que je t'ai vu, je me suis attachée à toi par un lien si fort, que le temps n'a pu le rompre. Lorsque je te perdis à Madrid, je ne désespérai pas de te retrouver; et hier, en te revoyant, je te reçus comme un homme qui revenait à moi nécessairement. En un mot, mon ami, le ciel nous a destinés l'un pour l'autre. Tu seras mon mari; mais il faut nous enrichir auparavant. La prudence demande que nous commencions par là. Je veux avoir encore trois ou quatre galanteries pour te mettre à ton aise.

Je la remerciai poliment de la peine qu'elle voulait bien prendre pour moi, et nous nous engageâmes insensiblement dans un •entretien qui dura jusqu'à midi. Alors je me retirai, pour aller rendre compte à mon maître de la manière dont on avait xeçu son présent. Quoique Laure ne m'eût point donné d'instruction là-dessus, je ne laissai pas de composer en chemin un beau compliment que je me proposais de faire de sa part; mais ce fut autant de bien perdu. Car lorsque j'arrivai à l'hôtel, on me dit que le marquis venait de sortir; et il était décidé que je ne le reverrais plus, ainsi qu'on le peut lire dans le chapitre suivant.

XI. — De la nouvelle que Gil Blas apprit, et qui fut un coup de foudre

pour lui.

Je me rendis à mon auberge, où, rencontrant deux hommes d'une agréable conversation, je dînai et demeurai à table avec eux jusqu'à l'heure de la comédie. Alors nous nous séparâmes. Ils allèrentà leurs affaires, et moi je pris le chemin du théâtre. Il faut remarquer en passant que j'avais tout sujet d'être de belle humeur: la joie avait régné dans l'entretien que je venais d'avoir avec ce's cavaliers : la face de ma fortune était des plus riantes; et pourtant je me laissais aller à la tristesse sans pouvoir m'en défendre. Qu'on dise après cela qu'on ne pressent point les malheurs qui nous menacent!

Gomme j'entrais dans les foyers, Melchior Zapata vint à moi, et me dit tout bas de le suivre. Il me mena dans un endroit particulier de l'hôtel, et me tint ce discours : Seigneur cavalier, je me fais un devoir de vous donner un avis très important. Vous savez que le marquis de Marialva s'était d'abord senti du goût pour Narcissa, mon épouse; il avait même déjà pris jour pour venir manger de mon aloyau, lorsque l'artificieuse Estelle trouva moyen de rompre la partie, et d'attirer chez elle ce seigneur

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