LIVRE SEPTIÈME
II. — Gil Blas va loger dans un hôtel garni. Ityfail connaissance avec le capitaine Ghiachilla. Quel homme c'était que cet officier, et quelle affaire l'avait amené à Madrid.
D'abord que je fus à Madrid, j'établis mon domicile dans un hôtel garni oii demeurait entre autres personnes un vieux capitaine qui des extrémités de la Castille nouvelle était venu solliciter à la cour une pension qu'il croyait n'avoir que trop méritée. Il s'appelait don Annibal de Chinchilla. Ce ne fut pas sans étoniiement que je le vis pour la première fois. C'était un homme de soixante ans, d'une taille gigantesque, et d'une maigreur extraori inaire. Il portait une épaisse moustache qui s'élevait en serpentant des deux côtés jusqu'aux tempes. Outre qu'il lui manquait un bras et une jambe, il avait la place d'un œil couverte d'un large emplâtre de taffetas vert, et son visage en plusieurs endroits [taraissait balafré. A cela près, il était fait comme un autre. De plus, il ne manquait pas d'esprit, et moins encore de gravité. Il poussait la morale jusqu'au scrupule, et se piquait surtout d'être délicat sur le point d'honneur.
Après avoir eu avec lui deux ou trois conversations, il m'honora de sa confiance. Je sus bientôt toutes ses affaires. Il me conta dans quelles occasions il avait laissé un œil à Naples, un bras en Lombardie, et une jambe dans les Pays-Bas. Ce que j'admirai dans les relations de batailles et de sièges qu'il me fit, c'est qu'il ne lui échappa aucun trait de fanfaron, pas un motàsa louange, quoique je lui eusse volontiers pardonné de vanter la moitié qui lui restait de lui-même, pour se dédommager de la perte de l'autre. Les officiers qui reviennent de la guerre sains et saufs ne -ont pas tous si modestes.
Mais il me dit que ce qui lui tenait le plus au cœur, c'était d'avoir dissipé des biens considérables dans ses campagnes; de -orte qu'il n'avait plus que cent ducats de rtnte, ce qui suffisait 1 peine pour entretenir sa moustache, payer son logement et i lire écrire ses placets. Car enfin, seigneur cavalier, ajouta-t-il ■ n haussant les épaules, j'en présente. Dieu merci, tous les jours -ms qu'on y fasse la moindre attention. Vous diriez qu'il y a me gageure entre le premier ministre et moi; et que c'est à [ui de nous deux se lassera, moi d'en donner, ou lui d'en recevoir. J'ai aussi l'honneur d'en présenter souvent au roi; mais le uré ne chante pas mieux que son vicaire; et jiendant cetempsià mon château de Chinchillla tombe en ruines, faute de répa-
38â HISTOIIŒ DE GIL BLAS DE SANTILLANË
Il ne faut désespérer de rien, dis-je alors au capitaine; vous n'ignorez pas que les grâces de la cour se font ordinairement un peu attendre; vous êtes peut-être à la veille de voir payer avec usure vos peines et vos travaux. Je ne dois pas me flatter de cette espérance, répondit don Annibal. Il n'y a pas trois jours que j'ai parlé à un des secrétaires du ministre ; et si j'en crois ses discours, je n'ai qu'à me tenir gaillard. Et que vous a-t-il donc dit, repris-je, seigneur officier? Est-ce que l'état oii vous êtes ne lui a pas paru digne d'une récompense? Vous en allez juger, repartit Chinchilki. Ce secrétaire m'a dit tout net : Seigneur gentilhomme, ne vantez pas tant votre zèle et votre fidélité ; vous n'avez fait que votre devoir en vous exposant aux périls pour votre patrie. La seule gloire qui est attachée aux belles actions les paye assez, et doit suffire principalement à un Espagnol. Il faut donc vous détromper, si vous regardez comme une dette la gratification que vous sollicitez. Si on vous l'accorde, vous devrez uniquement cette grâce à la bonté du roi, qui veut bien se croire redevable à ceux de ses sujets qui ont bien servi l'État. Vous voyez par là, poursuivit le capitaine, que j'en dois encore de reste, et que j'ai bien la mine de m'en retourner comme je suis venu.
On s'intéresse pour un brave homme qu'on voit souffrir. Je l'exhortai à tenir bon; je m'offris à lui mettre au net gratuitement ses placets. J'allai même jusqu'à lui ouvrir ma bourse, et à le conjurer d'y prendre tout l'argent qu'il voudrait. Mais il n'était pas de ces gens qui ne se le font pas dire deux fois dans une pareille occasion. Tout au contraire, se montrant très délicat làdessus, il me remercia fièrement de ma bonne volonté. Ensuite il me dit que, pour n'être à charge à personne, il s'était accoutumé peu à peu à vivre avec tant de sobriété, que le moindre aliment suffisait pour sa subsistance ; ce qui n'était que trop véritable. Il ne vivait que de ciboules et d'oignons. Aussi n'avait-il que la peau et les os. Pour n'avoir aucun témoin de ses mauvais repas, il s'enfermait ordinairement dans sa chambre pour les faire. J'obtins pourtant de lui, à force de prières, que nous dînerions et souperions ensemble ; et trompant sa fierté par une ingénieuse compassion, je me fis apporter beaucoup plus de viande et de vin qu'il n'en fallait pour moi.
Je l'excitai à boire et à manger. Il voulut d'abord faire des façons; mais enfin il se rendit à mes instances. Après quoi, devenant insensiblement plus hardi, il m'aida de lui-même à rendre mon plat net et à vider ma bouteille.
Lorsqu'il eut bu quatre ou cinq coups, et réconcilié son estomac avec une bonne nourriture : En vérité, me dit-il d'un air