LIVRE SEPTIÈME
gai, VOUS êtes bien séduisant, seigneur Gil Blas; vous me faites faire tout ce qu'il vous plaît. Vous avez des manières engageantes, et qui m'ôtent jusqu'à la crainte d'abuser de votre humeur bienfaisante. Mon capitaine me parut alors si défait de sa honte, que, si j'eusse voulu saisir ce moment-là pour le presser encore d'accepter ma bourse, je crois qu'il ne l'aurait pas refusée. Je ne le remis point à cette épreuve; je me contentai de l'avoir fait mon commensiil et de prendre la peine non seulement d'écrire ses placets, mais de les composer même avec lui. A force d'avoir mis des homélies au net, j'avais appris à tourner une phrase; j'étais devenu une espèce d'auteur. Le vieil officier, de son côté, se piquait de savoir bien coucher par écrit. De sorte que, travaillant tous deux par émulation, nous faisions des morceaux d'éloquence dignes des plus célèbres régents de Salamanque. Mais nous avions beau l'un et l'autre épuiser notre esprit à semer des fleurs de rhétorique dans ces placets, c'était, comme on dit, semer sur le sable. Quelque tour que nous prissions pour faire valçir les services de don Annibal, la cour n'y avait aucun égard: ce qui n'engageait pas ce vieil invalide à faire l'éloge des officiers qui se ruinent à la guerre. Dans sa mauvaise humeur il maudissait son étoile, et donnait au diable Naples, la Lombardie et les Pays-Bas.
Pour surcroît de mortification, il arriva un jour qu'à sa barbe un poète produit par le duc d'Albe, ayant récité devant le roi un sonnet sur la naissance d'une infante, fut gratifié d'une pension de cinq cents ducats. Je crois que le capitaine mutilé en serait devenu fou si je n'eusse pris soin de lui remettre l'esprit. Qu'avez-vous? lui dis-je en le voyant hors de lui-même. Il n'y a rien là-dedans qui doive vous révolter. Depuis un temps immémorial les poètes ne sont-ils pas en possession de rendre les princes tributaires de leurs muses? Il n'est point de tête couronnée qui n'ait quelques-uns de ces messieurs pour pensionnaires. Et, entre nous, ces sortes de pensions étant rarement ignorées de l'avenir, consacrent la libéralité des rois, au lieu que les autres qu'ils font sont souvent en pure perte pour leur rr>nommée. Combien Auguste a-t-il donné de récompenses? >mbien a-t-il fait de pensions dont nous n'avons aucune con- I lissance? Mais la postérité la plus reculée saura comme nous i'ie Virgile a reçu de cet empereur plus de deux cent mille écus de bienfaits.
Quelque chose que je pusse dire à don Annibal, le fruit du sonnet lui demeura sur l'estomac comme un plomb ; et, ne pouvant le digérer, il se résolut à tout abandonner. Il voulut néanmoins l'iparavant, pour jouer de son reste, présenter encore un placet
384 HISTOIRE DE GÎL BLAS DE SAÎÎTILLÀNÊ
au duc de Lerme. Nous allâmes pour cet elTet tous deux chez ce premier ministre. Nous y rencontrâmes un jeune homme qui, après avoir salué le capitaine, lui dit d'un air alTectueux : Mon cher et ancien maître, est-ce vous que je vois? Quelle affaire vous amène chez monseigneur? Si vous avez besoin d'une personne qui ait du crédit, ne m'épargnez pas; je vous offre mes services. Comment donc, Pédrille, lui répondit l'officier, à vous entendre il semble que vous occupiez quelque poste important dans cette maison? Du moins, répliqua le jeune homme, y ai-je assez de pouvoir pour faire plaisir à un honnête hidalgo comme vous. Cela étant, reprit le capitaine avec un souris, j'ai recours à votre protection. Je vous l'accorde, repartit Pédrille. Vous n'avez qu'à m'apprendre de quoi il est question, et je promets de vous faire tirer pied ou aile du premier ministre.
Nous n'eûmes pas sitôt mis au fait ce garçon si plein de bonne volonté, qu'il demanda où demeurait don Annibal; puis, nous ayant assuré que nous aurions de ses nouvelles le jour suivant, il disparut sans nous instruire de ce qu'il prétendait faire, ni même nous dire s'il était domestique du duc de Lerme. Je fus curieux de savoir ce que c'était que ce Pédrille qui me paraissait si éveillé. C'est, me dit le capitaine, un garçon qui me servait il y a quelques années, et qui, me voyant dans l'indigence, m'y laissa pour aller chercher une meilleure condition. Je ne lui sais point mauvais gré de cela; il est fort naturel de changer pour être mieux. C'est un drôle qui ne manque pas d'esprit, et qui est intrigant comme tous les diables. Mais, malgré tout son savoir-faire, je ne compte pas beaucoup sur le zèle qu'il vient de témoigner pour moi. Peut-être, lui dis-je, ne vous serat-il pas inutile. S'il appartenait, par exemple, à quelqu'un des principaux officiers du duc, il pourrait vous^endre service. Vous n'ignorez pas que tout se fait par brigue et par cabale chez les grands; qu'ils ont des domestiques favoris qui les gouvernent, et que ceux-ci à leur tour sont gouvernés par leurs valets.
Le lendemain, dans la matinée, nous vîmes arriver Pédrille à notre hôtel. Messieurs, nous dit-il, si je ne m'expliquai pas hier sur les moyens que j'avais de servir Je capitaine Chinchilla, c'est que nous n'étions pas dans un endroit qui me permît de vous faire une pareille confidence. De plus, j'étais bien aise de sonder le gué avant de m'ouvrir à vous. Sachez donc que je suis le Iuluais de confiance du seigneur don Rodrigue de Calderone, premier secrétaire du duc de Lerme. Mon maître, qui est fort galant, va presque tous les soirs souper avec un rossignol d'Aragon, qu'il tient en cage dans le quartier de la cour. C'est une jeune fille d'Albarazin, des plus jolies. Elle a de l'esprit, et