‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 207 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

dans l'antichambre plusieurs écuyers, gentilshommes et autres

'officiers. Ils avaient tous des habits magnifiques, mais avec cela

; 'S faces si baroques, que je crus voir une troupe de singes

■tus à l'espagnole. 11 faut avouer qu'il y a des mines d'hommes

' de femmes pour qui l'art ne peut rien.

On annonça don Fabricio, qui fut introduit un moment après ; ins la chambre, où je le suivis. Le comte en robe de chambre tait assis sur un sopha, et prenait son chocolat. Nous le saluâmes ivec toutes les démonstrations d'un profond respect; et il nous lit de son côté une inclination de tête, accompagnée deregardssi gracieux, que je me sentis d'abord gagner l'âme. Effet admirable, et pourtant ordinaire, que fait sur nous l'accueil favorable des grands! Il faut qu'ils nous reçoivent bien mal quand ils nous déplaisent.

Après avoir pris son chocolat, il s'amusa quelque temps à badiner avec un gros singe qu'il avait auprès de lui, et qu'il appelait Cupidoii. Je ne sais pourquoi on avait donné le nom de ce dieu à cet animal, si ce n'est à cause qu'il en avait toute la malice; car il ne lui ressemblait nullement d'ailleurs. II ne lais- - lit pas, tel qu'il était, de faire les délices de son maître, qui tait si charmé de ses gentillesses, qu'il le tenait sans cesse dans ••s bras. Nunez et moi, quoique peu divertis des gambades du singe, nous fîmes semblant d'en être enchantés. Cela plut fort au Sicilien, qui suspendit le plaisir qu'il prenait à ce passe-temps, l'ourme dire : Mon ami, il ne tiendra qu'à vous d'être un de mes •■crétaires. Si le parti vous convient, je vous donnerai deux ents pistoles tous les ans. Il suffit que don Fabricio vous présente et réponde de vous. Oui, Seigneur, s'écria Nunez, je suis plus hardi que Platon, qui n'osait répondre d'un de ses amis qu'il envoyait à Denis le Tyran. Je ne crains pas de m'attirer des reproches.

Je remerciai par une révérence le poète des Asturies de sa hardiesse obligeante. Puis, m'adressant au patron, je l'assurai de mon zèle et de ma fidélité. Ce seigneur n§ vit pas plus tôt que < a proposition m'était agréable, qu'il fit appeler son intendant à .{ui il parla tout bas; ensuite il me dit : Gil Blas, je vous apprendrai tantôt à quoi je prétends vous employer. Vous n'avez en attendant qu'à suivre mon homme d'affaires; il vient de recevoir des ordres qui vous regardent. J'obéis, laissant Fabrice avec le comte et Cupidon.

L'intendant, qui était un Messinois des plus fins, me conduisit à son appartement en m'accablant d'honnêtetés. Il envoya ' hercher le tailleur qui avait habillé toute la maison, et lui ordonna de me faire promptement un habit de la même magni-

iicence que ceux des principaux officiers. Le tailleur prit ma mesure et se retira. Pour votre logement, me dit le Messinois, je sais une chambre qui vous conviendra. Eh! avez-vous déjeuné? poursuivit-il. Je répondis que non. Ah! pauvre garçon que vous êtes, reprit-il, que ne parlez-vous? Vous êtes ici dans une maison oii il n'y a qu'à dire ce qu'on souhaite pour l'avoir. Venez, je vais vous mener dans un endroit où, grâces au ciel, rien ne manque.

A ces mots il me fit descendre à l'office, où nous trouvâmes le maître d'hôtel, qui était un Napolitain qui valait bien un Messinois. On pouvait dire de lui et de l'intendant : Jean danse mieux que Pierre, Pierre danse mieux que Jean. Cet honnête maître d'hôtel était avec cinq ou six de ses amis qui s'empiffraient de jambons, de langues de bœuf et d'autres viandes salées qui les obligeaient à boire coup sur coup. Nous nous joignîmes à ces vivants, et les aidâmes à fesser les meilleurs vins de M. le comte. Pendant que ces choses se passaient à l'office, il s'en passait d'autres à la cuisine. Le cuisinier régalait aussi trois ou quatre bourgeois de sa connaissance qui n'épargnaient pas plus que nous le vin, et qui se remplissaient l'estomac de pâtés de lupins et de perdrix : il n'y avait pas jusqu'aux marmitons qui ne se donnassent au cœur-joie de tout ce qu'ils pouvaient escamoter. Je me crus dans une maison abandonnée au pillage; cependant ce n'était rien que cela. Je ne voyais que des bagatelles, en comparaison de ce que je ne voyais pas.

XV. — Des emplois que le comte Galiano donna dans sa maison à Gil Blas.

Je sortis pour aller chercher mes bardes, et les faire apporter à ma nouvelle demeure. Quand je revins, le comte était à table avec plusieurs seigneurs et le poète Nunez, lequel d'un air aisé se faisait servir et se mêlait à la conversation. Je remarquai même qu'il ne disait pas un mot qui ne fît plaisir à la compagnie. Vive l'esprit! quand on en a, on fait bien tous les personnages qu'on veut.

Pour moi je dînai avec les officiers, qui furent traités, à peu de chose près, comme le patron. Après le repas, je me retirai dans ma chambre, où je me mis à réfléchir sur ma condition. Eh bien! me dis-je, Gil Blas, te voilà donc auprès d'un comte sicilien dont tu ne connais pas le caractère! A juger sur les apparences, tu seras dans sa maison comme le poisson dans

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