‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 208 sur 219 · LIVRE SEfTiÈMË · texte numérisé non relu

LIVRE SEfTiÈMË

Teau. Mais il ne faut jurer de rien, et tu dois te défier de ton Hoiie, dont tu n'as que trop souvent éprouvé la malignité. Outre ela, tu ignores à quoi il te destine. Il a des secrétaires et un intendant; quels services veut-il donc que tu lui rendes? Apparemment qu'il a dessein de te faire porter le caducée. A la Sonne heure : on ne saurait être sur un meilleur pied chez un seigneur pour faire son chemin en poste. En rendant de plus honnêtes services, on ne marche que pas à pas, et encore n'arriva-t-on pas toujours à but.

Tandis que je faisais de si belles réflexions, un laquais vint me dire que tous les cavaliers qui avaient dîné à Thôtel venaient de sortir pour s'en retourner chez eux, et que M. le comte me lemandûit. Je volai aussitôt à son appartement, où je le trouvai ' ouché sur un sopha, et prêt à faire la sieste avec son singe qui était à côté de lui.

Approchez, (iil Blas, me dit-il, prenez un siège et m'écoutez. Je fis ce qu'il m'ordonnait, et il me parla dans ces termes : Don Fabricio m'a dit qu'entre autres bonnes qualités vous aviez celle de vous attacher à vos maîtres, et que vous étiez un garçon plein d'intégrité. Ces deux choses m'ont déterminé à vous proposer d'être à moi. J'ai besoin d'un domestique affectionné qui épouse mes intérêts et mette toute son attention à conserver mon bien. Je suis riche, à la vérité; mais ma dépense va tous les ans fort ;iu delà de mes revenus. Et pourquoi? c'est qu'on me vole, c'est qu'on me pille. Je suis dans ma maison comme dans un bois rempli de voleurs. Je soupçonne mon maître d'hôtel et mon intendant de s'entendre ensemble; et, si je ne me trompe point, en voilà plus qu'il n'en faut pour me ruiner de fond en comble. Vous me direz que, si je les crois fripons, je n'ai qu'à les chasser. xMais où en prendre d'autres qui soient pétris d'un meilleur limon? Il faut donc que je me contente de les faire observer l'un et l'autre par un homme qui ait droit d'inspection sur leur conduite; et c'est vous que je choisis pour remplir cette commission. Si vous vous en acquittez bie», soyez sûr que vous ne servirez pas un ingrat. J'aurai soin de vous établir en Sicile très avantageusement.

Après m'avoir tenu ce discours, il me renvoya; et dès le soir même, devant tous les domestiques, je fus proclamé surintendant de la maison. Le Messinois et le Napolitain n'en furent pas d'abord fort mortifiés, parce que je leur paraissais un gaillard de bonne composition, et qu'ils comptaient que, en partageant avec moi le gâteau, ils iraient toujours leur train. Mais ils se trouvèrent bien sots le jour suivant, lorsque je leur déclarai que j'étais un homme ennemi de toute malversation. Je demandai au maître

d'hôtel un état des provisions. Je visitai la cave. Je pris connaissance de tout ce qu'il y avait dans l'office, je veux dire de l'argenterie et du linge. Je les exliortai ensuite tous deux à ménager le bien du patron, à user d'épargne dans la dépense, et je finis mon exhortation en leur protestant que j'avertirais ce seigneur de toutes les mauvaises manœuvres que je verrais faire chez lui.

Je n'en demeurai pas là. Je voulus avoir un espion pour découvrir s'il y avait de l'intelligence entre eux. Je jetai les yeux sur un marmiton qui, s'étant laissé gagner par mes promesses, me dit que je ne pouvais mieux m'adresser qu'à lui pour être instruit de tout ce qui se passait au logis; que le maître d'hôtel et l'intendant étaient d'accord ensemble, et brûlaient la chandelle par les deux bouts; qu'ils détournaient tous les jours la moitié des viandes qu'on achetait pour la maison; que le Napolitain avait soin d'une dame qui demeurait vis-à-vis le collège de Saint-Thomas, et que le Messinois en entretenait une autre à la porte du Soleil; que ces deux messieurs faisaient porter tous les matins, chez leurs nymphes, toutes sortes de provisions; que le cuisinier, de son côté, envoyait de bons plats à une veuve qu'il connaissait dans le voisinage, et que, en faveur des services qu'il rendait aux autres, à qui il était tout dévoué, il disposait comme eux des vins de la cave ; enfin, que ces trois domestiques étaient cause qu'il se faisait une dépense horrible chez M. le comte. Si vous doutez de mon rapport, ajouta le marmiton, donnez-vous la peine de vous trouver demain matin, sur les sept heures, auprès du collège de Saint-Thomas, vous me verrez chargé d'une hotte qui changera votre doute en certitude. Tu es donc, lui dis-je, commissionnaire de ces galants pourvoyeurs? Je suis, répondit-il, employé par le maître d'hôtel, et un de mes camarades fait les messages de l'intendant.

Ce rapport me parut valoir la peine d'être vérifié. J'eus la curiosité le lendemain de me rendre à l'heure marquée auprès du collège de Saint-Thomas. Je n'attendis pas longtemps mon espion. Je le vis bientôt arriver avec une grande hotte toute pleine de viande de boucherie, de volaille et de gibier. Je fis l'inventaire des pièces, et j'en dressai sur mes tablettes un petit procès-verbal que j'allai montrer à mon maître, après avoir dit au fouille-au-pot qu'il pouvait, comme à son ordinaire, s'acquitter de sa commission. . ,

Le seigneur sicilien, qui était fort vif de son naturel, voulut dans son premier mouvement chasser le Napolitain et le Messinois; mais, après y avoir fait réflexion, il se contenta de se défaire du dernier, dont il me donna la place. Ainsi ma charge de surintendant fut supprimée peu de temps après sa création,

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