‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 21 sur 219 · NOTICE SUR ALAIN-RENE LESAGE ET SES ŒUVRES XXXI · texte numérisé non relu

NOTICE SUR ALAIN-RENE LESAGE ET SES ŒUVRES XXXI

« Legrand naquit le jour où Molière mourut, mais ce n'est pas lui qui est son héritier. Si un auteur a quelques droits à ce titre, c'est Lesage, qui s'est rapproché de lui par un style vif et piquant, par un esprit satirique et profond. Lesage a peint les mœurs qu'il avait sous les yeux et n'a inventé que les ressorts de ses ouvrages; ce sont des miroirs où se reflètent les caprices du jour, les ridicules du siècle, les vices éternels du cœur humain. Il est arrivé à la morale, non par la déclamation, mais par la représentation du vice dans sa nudité. Lesage avait le rire d'Asmodée sur les lèvres, rire comprimé qui n'éclatait jamais dans ses œuvres. La raillerie est incisive chez lui comme chez Molière ; elle n'est pas folle comme chez Dancourt et Regnard. Tout mot porte dans son langage précis. Est-il donc besoin que les personnages d'une pièce soient vertueux pour qu'elle produise un effet utile et moral? Faut-il absolument que le crime soit puni à la fin, et la vertu récompensée? Croit-on que le tableau du vice heureux n'est pas capable de dégoûter les honnêtes gens, et qu'il y ait des bonheurs dans la vie qu'ils seraient tentés d'acheter au prix de leur conscience? Est-ce que la crainte de tomber dans le ridicule et le mépris où l'on voit certaines gens ne suffirait pas, à la rigueur, pour retenir les natures équivoques?... Ce sont les désagréments éprouvés par la représentation de Turcaret qui nous ont valu Gil Blas. Nous n'avons pas le droit de nous plaindre; et cependant quel dommage qu'un homme doué d'un style si vif, si pénétrant, d'une imagination si ingénieuse, n'ait pas continué sa carrière sur le Théâtre-Français! N'est-il pas douloureux de se rappeler que vingt- cinq années de sa vie ont été consacrées au théâtre de la foire, parce que le despotisme et la sottise de messieurs les comédiens du roi avaient rebuté son génie ! »

Paris, le p mai ï^oç.

Octave Blondel

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