XXVIII NOTICE SUR ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES
« On m'avait averti de n'aller voir M. Lesage que vers le milieu du jour; et ce vieillard me donna l'occasion d'observer, pour la seconde fois, l'effet que l'état actuel de l'atmosphère peut faire sur nos organes dans les tristes jours de la caducité.
« M. Lesage s'éveillant le matin, dès que le soleil paraissait élevé de quelques degrés sur l'horizon, s'animait et prenait du sentiment et de la force à mesure que cet astre approchait du méridien; mais, lorsqu'il commençait à pencher vers son déclin, la sensibilité du vieillard, la lumière de son esprit et l'activité de ses sens diminuaient en proportion ; et dès que le soleil paraissait plongé de quelques degrés sous l'horizon, M. Lesage tombait dans une sorte de léthargie dont on n'essayait pas même de le tirer.
<( J'eus l'attention de ne l'aller voir que dans les temps de la journée où son intelligence était la plus lucide, et c'était à l'heure qui succédait à son dîner; je ne pouvais voir sans attendrissement ce vieillard estimable qui conservait la gaieté, l'urbanité de ses beaux ans, quelquefois même l'imagination de l'auteur du Diable hoiteux et de Turcaret ; mais un jour, étant arrivé plus tard qu'à l'ordinaire, je vis avec douleur que sa conversation commençait à ressembler à la dernière homélie de l'archevêque de Grenade, et je me retirai :
« M. Lesage était devenu très sourd; je le trouvais toujours assis près d'une table où reposait un grand cornet ; saisi quelquefois par la main avec vivacité, il demeurait immobile sur la table lorsque l'espèce de visite qu'il recevait ne lui donnait pas l'espérance d'une conversation agréable : comme commandant dans la province, j'eus le plaisir de le voir s'en servir toujours avec moi ; et cette leçon me préparait à soutenir bientôt la pétulante activité du cornet de mon cher et illustre confrère et ami, M. de La Condamine.
« M. Lesage mourut dans l'hiver de 1746 à 1747. Je me fis un honneur et un devoir d'assister à ses obsèques avec les principaux officiers sous mes ordres. Sa veuve lui survécut peu de temps. L'abbé Lesage fut regretté quelques années après par son chapitre et la société éclairée dont il avait fait l'admiration par ses vertus.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
Le Comte de Tressan,
Lieutenant général des armées du roi; de l'Académie française et de celle des sciences, n
NOTICE SUtl ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES XXlX
La surdité de Lesage, dont parle la lettre qui précède, remontait au temps de sa jeunesse; mais elle n'avait fait qu'augmenter avec l'âge. A la fin, il était devenu très. sourd; il appelait son bienfaiteur le cornet acoustique dont il faisait un si judicieux usage. Les quatre dernières années ;c sa vie furent particulièrement tristes.
Lesage mourut le 17 novembre 1747, à l'âge de soixante-dix-neuf ans et six mois. Il ne fut point de l'Académie. Son indépendance de caractère l'empêchait, du reste, de se plier aux démarches nécessaires pour en franchir le seuil. Danchet, son vieil ami, le pressa pourtant de poser sa
mdidature; il résista peut-être un peu à cause des traits satiriques qu'il avait décochés à quelques-uns des quarante. Le passage suivant du Mélange amusant des saillies d'esprit et des traits historiques des plus frappants semble bien une allusion aux démarches que fit Danchet auprès de lui : « Un de messieurs les Quarante exhortait un bon auteur de ses amis à briguer une place qui vaquait à l'Académie française. « Pourquoi, lui disait-il, ne vous mettez- vous pas sur les rangs? Je sais ce que mes confrères pensent de votre façon d'écrire et je me fais fort de vous ouvrir porte de l'Académie quand il vous plaira. Il n'est pas besoin que je
ous dise que d'y être reçu, c'est le plus grand honneur auquel un homtne de lettres puisse prétendre. — J'en conviens, répondit modestement l'auteur ; et je vous avouerai de bonne foi que, ne me croyant pas digne d'une pareille place, je crois devoir prendre le parti d'y renoncer. Content de voir mes ouvrages en quelque estime dans le monde, je borne ma gloire à pouvoir conserver ma petite réputation » L'Académie
ançaise savait Lesage digne d'être compté au noinbre de ses membres ; -ussi mit-elle son éloge au concours dans sa séance du 25 août 1821.
D'une probité à toute épreuve, l'auteur de Gil Blas n'a presque jamais
mis en scène que des vagabonds et des vauriens, des aventuriers de sac
. de corde. Il s'est consacré à peu près exclusivement à la littérature pica-
-.que, et cependant il vécut toujours d'une vie paisible, au milieu des
Sections de la famille. Son talent d'écrivain ne rendit tout son eflTet que
rsqu'il eut atteint un certain âge. Il avait environ quarante ans, lors-
l'il donna Crtspin rival de son tnaitre, le Diable boiteux et Turcaret.
il en avait quarante-sept quand il publia la première partie de Gil Blas,
dont il donna la dernière à l'âge de soixante-sept ans.
XXX NOTICE SL'Il ALAIN-RENE LESAGE ET SES OEUVRES
Lesage, qui aurait pu s'enrichir tant ses ouvrages eurent de succès, n'atteignit jamais la fortune. Il était d'ailleurs libéral, bienfaisant et peu soigneux de ses affaires domestiques. Il poussait le scrupule jusqu'à se reprocher les secours que ses fils lui donnaient. Il ne laissa d'autre héritage à sa famille qu'un nom respecté et illustre dans les lettres
Sa veuve mourut peu d'années après lui, le 7 avril 1752. Son fils le chanoine vécut jusqu'à l'âge de soixante-quatre ans ; il disparut de ce monde le 25 avril 1762,
Quant à sa fille, elle vécut dans le célibat, et la mort de l'abbé Lesage l'ayant laissée dans un état voisin de l'indigence, elle alla finir ses jours à l'hôpital de Boulogne. On ignore le Ueu et la date de la mort de son troisième fils Pittenec.
On a reproché aux œuvres de Lcsngc d'être immorales et par conséquent d'une lecture dangereuse. Waltcr Scott, le romancier écossais, s'élève contre cette accusation ; voici comment il la réfute : « Le docteur Johnston a dit très justement que personne ne se fera voleur de grand chemin, parce que, sur le théâtre, il aura vu Macheat acquitté (Macheat est le héros de l'opéra des Gueux) ; assurément personne non plus ne deviendra escroc ou chevalier d'industrie pour avoir pris intérêt aux aventures d'un fripon spirituel comme Gil Blas, ou libertin pour avoir lu Tant Jones. Il n'y a de dangereux que ces ouvrages infâmes qui s'adressent directement aux sens pour éveiller en nous les mouvements les plus grossiers de notre nature, mais il n'y a rien de pareil à craindre de la lecture d'un roman exempt de toute peinture indécente, quelque vives que soient les situations. »
, Terminons cette notice par l'appréciation qu'Hippolyte Lucas a portée sur le talent de Lesage. On y trouvera reproduite, sous une autre forme, l'opinion de Walter Scott sur le danger qu'offre la lecture de ses œuvres :