‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 211 sur 219 · LIVRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME

docteur avait ordonnée la veille. Outre que je me sentais mieux de moment en moment, j'avais tant d'aversion, depuis le jour précédent, pour les médecins et les apothicaires, que je maudissais jusqu'aux universités où ces messieurs reçoivent le pouvoir de tuer les hommes impunément. Dans cette disposition, je déclarai en jurant que je ne voulais plus de remèdes, et que je donnais au diable Hippocrate et sa séquelle. L'apothicaire, qui ne se souciait nullement de ce que je ferais de sa composition, pourvu qu'elle lui fût payée, la laissa sur la table, et se retira sans me dire une syllabe.

Je fis sur-le-champ jeter par les fenêtres cette chienne de médecine, contre laquelle je m'étais si fort prévenu, que j'aurais cru être empoisonné si je l'eusse avalée. A ce trait de désobéissance j'en ajoutai un autre; je rompis le silence, et dis d'un ton ferme à ma garde que je prétendais absolument qu'elle m'apprît des nouvelles de mon maître. La vieille, qui appréhendait d'exciter en moi une émotion dangereuse en me satisfaisant, ou qui peut-être aussi ne m'obstinait que pour irriter mon mal, hésitait à me parler; mais je la pressai si vivement de m'obéir qu'elle me répondit enfin : Seigneur cavalier, vous n'avez plus d'autre maître que vous-même. Le comte Galiano s'en est retourné en Sicile.

Je ne pouvais croire ce que j'entendais; il n'y avait pourtant rien de plus véritable. Ce seigneur, dès le second jour de ma maladie, craignant que je mourusse chez lui, avait eu la bonté de me faire transporter avec mes petits effets dans une chambre garnie, où il m'avait abandonné sans façon à la Providence et aux soins d'une garde. Sur ces entrefaites, ayant reçu un ordre de la cour qui l'obligeait à repasser en Sicile, il était parti avec tant de précipitation, qu'il n'avait plus songé à moi, soit qu'il me comptât déjà parmi les morts, soit que les personnes de qualité soient sujettes à ces fautes de mémoire.

Ma garde me fit ce détail, et m'apprit que c'était elle qui avait été chercher un médecin et un apothicaire^afm que je ne périsse pas sans leur assistance. Je tombai dans une profonde rêverie à ces belles nouvelles. Adieu mon établissement avantageux en Sicile! adieu mes plus douces espérances! Quand il vous arrivera quelque grand malheur, dit un pape, examinez-vous bien, et vous verrez qu'il y aura toujours de votre faute. N'en déplaise à ce saint p«'ire, je ne vois pas comment dans cette occasion je contribuai à mon infortune.

Lorsque je vis évanouir les flatteuses chimères dont je m'étais rempli la tête, la première chose dont je m'embarrassai l'esprit fut ma valise, que je fis apporter sur mon lit pour la visiter. Je

soupirai en m'apercevant qu'elle était ouverte. Hélas! ma chère valise, m'écriai-je, mon unique consolation! vous avez été, à ce que je vois, à la merci des mains étrangères. Non, non, seigneur Gil Blas, me dit alors la vieille, rassurez-vous on ne vous a rien volé. J'ai conservé votre malle comme mon honneur.

J'y trouvai l'habit que j'avais en entrant au service du comte; mais j'y cherchai vainement celui que le Messinois m'avait fait faire. Mon maître n'avait pas jugé à propos de me le laisser, ou bien quelqu'un se l'était approprié. Toutes mes autres bardes y étaient, et même une grande bourse de cuir qui renfermait mes espèces; je les comptai deux fois, ne pouvant croire la première qu'il n'y eût que cinquante pistoles de reste de deux cent soixante qu'il y avait dedans avant ma maladie. Que signifie ceci, ma bonne mère? dis-je à ma garde. Voilà mes finances bien diminuées. Personne pourtant n'y a touché que moi, répondit la vieille, et je les ai ménagées autant qu'il m'a été possible. Mais les maladies coûtent beaucoup; il faut toujours avoir l'argent à la main. Voici, ajouta cette bonne ménagère, en tirant de sa pocl\e un paquet de papiers, voici un état de dépenses qui est juste comme l'or, et qui vous fera voir que je n'ai pas employé un denier mal à propos.

Je parcourus des yeux le mémoire, qui contenait bien quinze ou vingt pages. Miséricorde! que de volaille achetée pendant que j'avais été sans connaissance. Il fallait qu'en bouillon seulement, il y eût pour le moins douze pistoles. Les autres articles répondaient à celui-là. On ne saurait dire combien elle avait dépensé en bois, en chandelle, en eau, en balais, et cœtera. Cependant, quelque enflé que fût son mémoire, toute la somme allait à peine àtrente pistoles, et par conséquent il devait y en avoir encoi-e cent quatre-vingts de reste. Je lui représentai cela ; mais la vieille, d'^un air ingénu, commença d'attester tous les saints qu'il n'y avait dans la bourse que quatre-vingts pistoles lorsque le maître d'hôtel du comte lui avait confié ma valise. Que dites-vous, ma bonne? interrompis-je avec précipitation. C'est le maître d'hôtel qui vous a remis mes bardes entre les mains? Sans doute, répondit-elle, c'est lui; à telles enseignes qu'en me les donnant il me dit : Tenez, bonne mère, quand le seigneur Gil Blas sera frit à l'huile, ne manquez pas de le régaler d'un bel enterrement,; il y a dans cette valise de quoi en faire les frais.

Ah! maudit Napolitain! m'écriai-je alors. Je ne suis plus en peine de savoir ce qu'est devenu l'argent qui me manque. Vous l'avez raflé pour récompenser une partie des vols que je vous ai empêché de faire. Après cette apostrophe, je rendis grâce au ciel de ce que le fripon n'avait pas tout emporté. Quelque sujet pourtant

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qu»' jYub^'' (l'accuser le maîlic d'iiôtcl de iii'avoir vulr, y iit; laissai pas de penser que ma garde pouvait fort bien être la voleuse. Mes soupçons tombaient tantôt sur l'un et tantôt sur l'autre; mais c'était toujours la même chose pour moi. Je n'en témoignai rien à la vieille; je ne la chicanai pas même sur les articles de son beau mémoire. Je n'aurais rien gagné à cela, et il faut bien que chacun fasse son métier. Je bornai mon ressentiment à la payer et à la renvoyer trois jours après.

Je m'imagine qu'en sortant de chez moi elle alla donner avis à l'apothicaire qu'elle venait de me quitter, et que je me portais assez bien pour prendre la clef des champs sans compter avec lui ; car, un moment après, je le vis arriver tout essoufflé. Il me présenta son mémoire, dans lequel, sous des noms qui m'étaient inconnus, quoique j'eusse été médecin, il avait écrit tous les prétendus remèdes qu'il m'avait fournis dans le temps que j'étais sans sentiment. On pouvait appeler ce mémoire-là de vraies parties d'apothicaire. Aussi nous eûmes une dispute lorsqu'il fut question du payement. Je prétendais qu'il rabattît la moitié de la somme qu'il demandait. Il jura qu'il n'en rabattrait pas même une obole. Considérant toutefois qu'il avait affaire à un jeune homme qui, dès ce jour-là, pouvait s'éloigner de Madrid, il aima mieux se contenter de ce que je lui offrais, c'est-à-dire de trois fois au delà de ce que valaient ses drogues, que de s'exposer à perdre tout. Je lui lâchai des espèces à mon grand regret, et il se retira bien vengé du petit chagrin que je lui avais causé le jour du lavement.

l.e médecin parut presque aussitôt; car ces animaux-là sont toujours à la queue 1 un de l'autre. J'escomptai sos visites, qui avaient été très fréquentes, et je le renvoyai content. Mais avant que de me quitter, pour me prouver qu'il avait bien gagné son argent, il me détailla les inconvénients mortels qu'il avait prévenus dans ma maladie. Ce qu'il fit en forts beaux termes et d'un d'un air agréable; mais je n'y compris ri^ du tout. Lorsque je me fus défait de lui, je me crus débarrassé de tout les ministres des Parques. Je me trompais; il entra un chirurgien que je n'avais vu de ma vie. Il me salua fort civilement, et me témoigna de la joie de me voir échappé du danger que j'avais couru; ce qu'il attribuait, disait-il, à deux saignées abondantes qu'il m'avait faites, et aux ventouses qu'il avait eu l'honneur de m'appliquer. Autre plume qu'on me tira de l'aile. 11 me fallut aussi cracher au bassin du chirurgien. Après tant d'évacuation, ma bourse se trouva si débile, qu'on pouvait dire tjue c'était un corps confisqué, tant il y lestait peu d'humide radical.

Je commençai ù perdre cour?ige en me voyant retombé dans*

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40é HISTOIRE DE GIL BLAS DE SANTÎLLANË

une situation misérable. Je m'étais, chez mes derniers maîtres, trop afTectionné aux commodités de la vie; je ne pouvais plus, comme autrefois, envisager l'indigence en philosophe cynique. J'avouerai pourtant que j'avais tort de me laisser aller à la tristesse, après avoir tant de fois éprouvé que la fortune ne m'avait pas plus tôt renversé qu'elle me relevait; je n'aurais dû regarder l'état fâcheux où j'étais que comme une occasion prochaine de prospérité.

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