‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 210 sur 219 · LIVRE SEPTlilME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTlilME

XVI. — De Taccident qui arriva au singe du comte de Galiano; du chagrin qu'en eut ce seigneur. Comment Gil Blas tomba malade, et quelle fut la suite de sa maladie.

Au bout de ce temps-là, le repos qui régnait à l'hôtel fut étrangement troublé par un accident qui ne paraîtra qu'une bagatelle au lecteur, et qui devint pourtant une chose fort sérieuse pour les domestiques et surtout pour moi. Cupidon, ce singe dont j'ai parlé, cet animal si chéri du patron, en voulant un jour sauter d'une fenêtre à une autre, s'en acquitta si mal, qu'il tomba dans la cour et se démit une jambe. Le comte ne sut pas sitôt ce malheur, qu'il poussa des cris comme une femme; et, dans l'excès de sa douleur, s'en prenant à tous ses gens sans exception, peu s'en fallut qu'il ne fît maison nette. 11 borna toutefois -a fureur à maudire notre négligence et à nous apostropher sans ménager ses termes. Il envoya chercher sur-le-champ les chirur- -iens de Madrid les plus habiles pour les fractures et dislocations des os. Ils visitèrent la jambe du blessé, la lui remirent et la bandèrent. Mais, quoiqu'ils assurassent tous que ce n'était rien, cela n'empêcha pas que mon maître ne retînt un d'entre eux pour demeurer auprès de l'animal jusqu'à parfaite guérison.

J'aurais tort de passer sous silence les peines et les inquiétudes ju'eut le seigneur sicilien pendant tout ce temps-là. Croira-t-on bien que le jour il ne quittait point son cher Cupidon? Il était j^résent quand on le pansait, et la nuit il se levait deux ou trois fois pour le voir. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est qu'il fallait que tous les domestiques, et moi principalement, nous fussions toujours sur pied pour être prêts à courir où l'on jugerait à propos de nous envoyer pour le service du singe. En un mot nous n'eûmes aucun repos dans l'hôtel jusqu'à ce que la maudite hète, ne se ressentant plus de sa chute, se r^it à faire ses bonds • t ses culbutes ordinaires. Après cela, refuserons-nous d'ajouter loi au rapport de Suétone, lorsqu'il dit que Caligula aimait tant on cheval, qu'il lui donna une maison richement meublée avec des officiers pour le servir, et qu'il en voulait même faire un consul? Mon patron n'était pas moins charmé de son singe ; il en aurait volontiers fait un corrégidor.

Ce qu'il y eut de malheureux pour moi, c'est que j'avais enchéri sur tous les valets pour mieux faire ma cour au seigneur, et je m'étais donné de si grands mouvements pour son Cupidon, que j'en tombai malade. La fièvre me prit violemment, et mon mal devint tel, que je perdis toute connaissance. J'ignore ce qu'on

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lit de moi pendant quinze jours que je fus entre la vie et la mort. Je sais seulement que ma jeunesse lutta si bien contre la fièvre, et peut-être contre les remèdes qu'on me donna, que je repris entîp mes sens. Le premier usage que j'en fis fut de m'apercevoir que j'étais dans une autre chambre que la mienne. Je voulus savoir pourquoi; je le demandai à une vieille femme qui me gardait : mais elle me répondit qu'il ne fallait pas que je parlasse, que le médecin l'avait expressément défendu. Quand on se porte bien, on se moque ordinairement de ces docteurs; est-on malade? on se soumet docilement à leurs ordonnances.

Je pris donc le parti de me taire, quelque envie que j'eusse de m'entretenir avec ma garde. Je faisais des réflexions là-dessus, lorsqu'il entra deux manières de petits-maîtres fort lestes. Ils avaient des habits de velours, avec de très beau linge garni de dentelles. Je m'imaginai que c'étaient des seigneurs amis de mon maître, lesquels par considération pour lui me venaient voir. Dans cette pensée je fis un effort pour me mettre en mon séant, et j'ôtai par respect mon bonnet : mais ma garde me recoucha tout de mon long, en me disant que ces seigneurs étaient mon médecin et mon apothicaire.

Le docteur s'approcha de moi, me tâta le pouls, observa mon visage; et remarquant tous les signes d'une prochaine guérison, il prit un air de triomphe comme s'il y eût mis beaucoup du sien, et dit qu'il ne fallait plus qu'une médecine pour achever son ouvrage; qu'après cela il pourrait se vanter d'avoir fait une belle cure. Quand il eut parlé de cette sorte, il fit écrire par l'apothicaire une ordonnance qu'il lui dicta en se regardant dans un miroir, en rajustant ses cheveux, et en faisant des grimaces dont je ne pouvais m'empêcher de rire malgré l'état où j'étais. Ensuite il me salua de la tête fort cavalièrement, et sortit plus occupé de sa figure que des drogues qu'il m'avait ordonnées.

Après son départ, l'apothicaire, qui n'était pas venu chez moi pour rien, se prépara, on juge bien à quoi faire. Soit qu'il craignît que la vieille ne s'en acquittât pas adroitement, soit pour mieux faire valoir la marchandise, il voulut opérer lui-même; mais avec toute son adresse, je ne sais comment cela se fit, l'opération fut à peine achevée, que, rendant à l'opérant ce qu'il m'avait donné, je mis son habit de velours dans un bel état. Il regarda cet accident comme un malheur attaché à la pharmacie. Il prit une serviette, s'essuya sans dire un mot, et s'en alla bien résolu de me faire payer le dégraisseur, à qui sans doute il fut obligé d'envoyer son habit.

Il revint le lendemain matin vêtu plus modestement, quoiqu'il n'eût rien à risquer ce jour-là, m'appôrter la médecine que le

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