‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 30 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

pris le mulet. Après qu'il eut rendu compte de son expédition au bureau, les dépouilles de l'épicier furent portées dans l'office. Alors il ne fut plus question que de se réjouir. On dressa dans le salon une grande table, et l'on me renvoya dans la cuisine, où la dame Léonarde m'instruisit de ce que j'avais à faire. Je cédai à la nécessité, puisque mon mauvais sort le voulait ainsi; et, dévorant ma douleur, je me préparai à servir ces honnêtes gens.

Je débutai par le buffet, que je parai de tasses d'argent et de plusieurs bouteilles de terre pleines de ce bon vin que le seigneur Rolando m'avait vanté; j'apportai ensuite deux ragoûts, qui ne furent pas plus tôt servis, que tous les cavaliers se mirent à table. Ils commencèrent à manger avec beaucoup d'appétit; et moi. debout derrière eux, je me tins prêt à leur verser du vin. Je m'en acquittai de si bonne grâce, quoique je n'eusse jamais fait ce métier-là, que j'eus le bonheur de m'attirer des compliments. Le capitaine, en peu de mots, leur conta mon histoire, qui les divertit fort. Ensuite, il leur parla de moi fort avantageusement; mais j'étais alors revenu des louanges, et j'en pouvais entendre sans péril. Là-dessus ils me louèrent tous; ils dirent que je paraissais être né pour être leur échanson; que je valais cent fois mieux que mon prédécesseur. Et comme depuis sa mort c'était la sefiora Léonarda qui avait l'honneur de présenter le nectar à ces dieux infernaux, ils la privèrent de ce glorieux emploi pour m'en revêtir. Ainsi, nouveau Ganymède, je succédai à cette vieille Hébé.

Un grand plat de rôti, servi peu de temps après les ragoûts, vint achever de rassasier les voleurs, qui, buvant à proportion qu'ils mangaient, furent bientôt de belle humeur, et firent un beau bruit.! Les voilà qui parlent tous à la fois. L'un commence une histoire, l'autre rapporte un bon mot; une autre crie, un autre chante; ils ne s'entendent point. Eiifin Rolando, fatigué d'une scène où il mettait inutilement beaucoup du sien, le prit sur un ton si haut, qu'il imposa silence à la compagnie. Messieurs, leur dit-il d'un ton de maître, écoutez ce que j'ai à vous proposer. Au lieu de nous étourdir les uns les autres en parlant tous ensemble, ne ferions-nous pas mieux de nous entretenir en personnes raisonnables? Il me vient une pensée. Depuis que nous sommes associés, nous n'avons pas eu la curiosité de nous demander quelles sont nos familles, et par quel enchaînement d'aventures nous avons embrassé notre profession. Cela me parait toutefois digne d'être su. Faisons-nous cette confidence pour nous divertir. Le lieutenant et les autres, comme s'ils ^ avaient eu quelque chose de beau à raconter, acceptèrent avec

de gj:andes démonstrations de joie la proposition du capitaine, qui parla le premier dans ces termes :

Messieurs, vous saurez que je suis fils unique d'un riche bourgeois de Madrid. Le jour de ma naissance fut célébré dans la famille par des réjouissances infinies. Mon père, qui était déjà vieux, sentit une joie extrême de se voir un héritier, et ma mère entreprit de me nourrir de son propre lait. Mon aïeul maternel vivait encore en ce temps-là. C'était un bon vieillard qui ne se mêlait plus de rien que de dire son rosaire et de raconter ses exploits guerriers; car il avait longtemps porté les armes, et souvent il se vantait d'avoir vu le feu. Je devins insensiblement ridole de ces trois personnes; j'étais sans cesse dans leurs bras. De peur que l'étude ne me fatiguât dans mes premières années, on me les laissa passer dans les amusements les plus puérils. Il ne faut pas, disait mon père, que les enfants s'appliquent sérieusement, que le temps n'ait un peu mûri leur esprit. En attendant cette maturité, je n'apprenais ni à lire ni à écrire ; mais je ne perdais pas pour cela mon temps. Mon père m'enseignait mille sortes de jeux. Je connaissais parfaitement les cartes, je savais jouer aux dés, et mon grand-père m'apprenait des romances sur les expéditions militaires où il s'était trouvé. Il me chantait tous les jours les mêmes couplets; et lorsque, après avoir répété pendant trois mois dix ou douze vers, je venais à les réciter sans faute, mes parents admiraient ma mémoire. Ils ne paraissaient pas moins contents de mon esprit, quand, profitant de la liberté que j'avais de tout dire, j'interrompais leur entretien pour parler à tort et à travers .Ah! qu'il est joli! s'écriait mon père en me regardant avec des yeux charmés. Ma mère m'accablait aussitôt de caresses, et mon grand-père en pleurait de joie. Je faisais aussi devant eux impunément les actions les plus indécentes; ils me pardonnaient tout : ils m'adoraient. Cependant j'entrais déjà dans ma douzième année, et je n'avaisjpoint encore eu de maître. On m'en donna un; mais il reçut en même temps des ordres précis de m'enseigner sans en venir aux voies défait; on lui permit seulement de me menacer quelquefois, pour ra'inspirer un peu de crainte. Cette permission ne fut pas fort salutaire; car, ou je me moquais des menaces de mon précepteur, ou bien, les larmes aux yeux, j'allais m'en plaindre à ma mère ou à mon aïeul, et je leur faisais accroire qu'il m'avait fort maltraité. Le pauvre diable avait beau venir me démentir, il n'en était pus pour cela plus avancé; il passait pour un brutal, et l'on me croyait toujours plutôt que lui. Il arriva même un jour que je m'égratignai moi-même, puis je me mis à crier comme si l'on m'eût écorché : ma mère accourut, et chassa le maître sur-le-

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