‹ Œuvres: Gil Blas de Santillane; illustr© d'un port. de LesageChapitre 31 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

champ, quoiqu'il protestât et prît le ciel à témoin qu'il ne m'avait pas touché.

Je me défis ainsi de tous mes précepteurs, jusqu'à ce qu'il vint s'en présenter un tel qu'il me le fallait. C'était un bachelier d'Alrala. L'excellent maître pour un enfant de famille! Il aimait les ftMiiines, le jeu et le cabaret : je ne pouvais être en meilleures mains. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur : il y réussit, et par là se fit aimer de mes parents, qui m'abandonnèrent à sa conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir; il me perfectionna de bonne heure dans la science du monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu'il aimait, il m'en inspira si bien le goût, qu'au latin près, je devins un garçon universel. Dès qu'il vit que je n'avais plus besoin de ses préceptes, il alla les offrir ailleurs.

Si dans mon enfance j'avais vécu au logis fort librement, ce fut bien autre chose quand je commençai à devenir maître de mes actions. Ce fut dans ma famille que je fis l'essai de mon impertinence. Je me moquais à tout moment de mon père et de ma mère. Ils ne faisaient que rire de mes saillies; et plus elles étaient vives, plus ils les trouvaient agréables. Cependant je faisais toutes sortes de débauches avec des jeunes gens de mon humeur; et comme nos parents ne nous donnaient pas assez d'argent pour continuer une vie si délicieuse, chacun dérobait chez lui ce qu'il pouvait prendre; et, cela ne suffisant point encore, nous commençâmes à voler la nuit : ce qui n'était pas un petit supplément. Malheureusement, le corrégidor apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter; mais on nous avertit de son mauvais dessein. Nous eûmes recours à la fuite, et nous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce tempslà, messieurs. Dieu m'a fait la grâce de vieillir dans la profession, malgré les périls qui y sont attachés.

Le capitaine cessa de parler en cet endroit, et le lieutenant, comme de raison, prit la parole après lui : Messieurs, dit-il, une éducation tout opposée à celle du seigneur Rolando a produit le même effet. Mon père était boucher à Tolède; il passait, avec justice, pour le plus grand brutal de sa communauté, et ma mère n'avait pas un naturel plus doux. Ils me fouettaient, dans mon enfance, comme à l'envi l'un de l'autre; j'en recevais tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettais était suivie des plus rudes châtiments. J'avais beau demander grâce les larmes aux yeux, et protester que je me repentais de ce que j'avais fait, on ne me pardonnait rien, et le plus souvent on me frappait sans raison. Quand mon père me battait, ma mère^ comme s'il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettait de la partie,

au lieu d'intercéder pour moi. Ces traitements m'inspirèrent tant d'aversion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j'eusse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Aragon, et me rendis à Saragosse en demandant l'aumône. Là, je me faufilai avec des gueux qui menaient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à paraître estropié, à mettre sur les jambes des ulcères postiches, etc. Le matin, comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous disposions à faire nos personnages. Chacun courait à son poste ; et le soir, nous réunissant tous, nous nous réjouissions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avaient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ces misérables; et, voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des chevaliers d'industrie. Ils m'apprirent à faire de bons tours; mais il nous fallut bientôt sortir de Saragosse, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de justice qui nous avait toujours protégés. Chacun prit son parti. Poiir moi, qui me sentais de la disposition à faire des coups hardis, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisaient contribuer lesvoyageurs; et je me suis si bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai pas voulu chercher d'autre depuis ce temps-là. Je sais donc, messieurs, très bon gré à mes parents de m'avoir si maltraité ; car, s'ils m'avaient élevé un peu plus doucement, je ne serais présentement, sans doute, qu'un malheureux boucher, au lieu que j'ai l'honneur d'être votre lieutenant.

Messieurs, dit alors un jeune voleur qui était assis entre le capitaine et le lieutenant, sans vanité, les histoires que nous venons d'entendre ne sont pas si composées ni si curieuses que la mienne; je suis sûr que vous en conviendrez. Je dois le jour à une paysanne des environs de Séville. Trois semaines après qu'elle m'eut mis au monde (elle était jeune, propre et bonne nourrice), on lui proposa un nourrisson. C'était un enfant de qualité, un fils unique qui venait de naître dans Séville. Ma mère accepta volontiers la proposition ; elle alla chercher l'enfant. On le lui confia; et elle ne l'eut pas sitôt apporté dans son village, ,que, trouvant quelque ressemblance entre lui et moi, cela lui inspira le dessein de me faire passer pour l'enfant de qualité, dans l'espérance qu'un jour je reconnaîtrais bien ce bon office. Mon père, qui n'était pas plus scrupuleux qu'un autre paysan, approuva la supercherie ; de sorte qu'après nous avoir fait changer de langes, le fils de don Rodrigue de Herrera fut envoyé, sous mon nom, à une autre nourrice, et ma mère me nourrit sous le sien.

Malgré tout ce qu'on peut dire de l'instinct et de la force du sang, les parents du petit gentilhomme prirent aisément le change.

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