LIVRE PREMIER i
affreux parut peint dans ses yeux, qu'elle leva au ciel, comme pour se plaindre à lui des indignités dont elle était menacée. Puis, cédant tout à coup à ces images épourvan tables, elle retomlo en défaillance, sa paupière se referme, et les voleurs s'imaginent que la mort va leur enlever leur proie. Alors le capitaine, jugeant plus à propos de l'abandonner à elle-même que de la tourmenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léonarde, où on la laissa toute seule, au hasard de tout ce qui pouvait arriver.
Nous passâmes dans le salon, où un des voleurs, qui avait été chirurgien, visita les blessures du lieutenant et du. cavalier, et les frotta de baume. L'opération faite, on voulut voir ce qu'il y avait dans les malles. Les unes se trouvèrent remplies de dentelles et de linges, les autres d'habits; mais la dernière qu'on ouvrit renfermait quelques sacs pleins de pistoles; ce qui réjouit infiniment messieurs les intéressés. Après cet examen, la cuisinière dressa le buffet, mit le couvert, et servit. Nous nous entretînmes d'abord de la grande victoire que nous avions remportée. Sur quoi Rolando, m'odressant la parole : Avoue, Gil Blas, me dit-il, avoue, mon enfant, que tu as eu grand'peur? Je répondis que j'en demeurais .d'accord de bonne foi; mais que je me battrais comme un paladin quand j'aurais fait seulement deux ou trois campagnes. Là-dessus toute la compagnie prit mon parti, en disant qu'on devait me le pardonner; que l'action avait été vive, et que, pour un jeune homme qui n'avait jamais vu le feu, je ne m'étais point mal tiré d'afiaire.
La conversation tomba ensuite sur les mules et les chevaux que nous venions d'amener au souterrain. 11 fut arrêté que le lendemain, avant le jour, nous partirions tous pour les aller vendre à Mansilla, où probablement on n'aurait point encore entendu parler de noire exfiédilion. Ayant [tris cette résolution, nous achevâmes de souper; puis nous n;tournàmes à la cuisine pourvoir la darnr, que nous trouvâmes dans la même situation ^ nous crûmes qu'elle ne passerait pas la nuit. Néanmoins, quoiqu'elle parût à peine jouir d'un reste de vie, quelques voleurs ne laissèrent pas de jeter sur elle un œil profane, et de témoigner une brutale envie, qu'ils auraient satisfaite si Rolando ne les en eût empêchés en leur représentant* qu'ils devaient du moins attendre que la dame fût sortie de cet accablement de tristesse qui lui ôtait tout sentiment. Le respect qu'ils avaient pour leur capitaine retint leur incontinence; sans cela, rien ne pouvait sauver la dame; sa mort ni'^'îp'^ n'aurait peut-être pas mis son honneur on sûreté.
Nous laissâmes encore cette malli^ (ti- a.-,' iemmedans l'état où ♦die était. Rolando se contenta de charger Léonarde d'en avoi%
soin, et chacun se retira «dans sa chambre. Pour moi, lorsque je fus couché, au lieu de me livrer au sommeil, je ne fis que m'occuper du malheur de la dame. Je ne doutais point que ce ne fût une personne de qualité, et j'en trouvais son sort plus déplorable Je ne pouvais sans frémir me peindre les horreurs qui l'attendaient; et je m'en sentais aussi vivement touché que si le sang ou l'amitié m'eût attaché à elle. Enfin, après avoir bien plaint sa destinée, je rêvai aux moyens de préserver son honneur du péril dont il était menacé, et de me tirer en même temps du souterrain. Je songeai que le vieux nègre ne pouvait se remuer, et que depuis son indisposition la cuisinière avait la clef de la grille. Cette pensée m'échaufîa l'imagination et me fit concevoir un projet que je digérai bien; puis j'en commençai sur-le-champ l'exécution de la manière suivante.
Je feignis d'avoir la colique; je poussai d'abord des plaintes et des gémissements; ensuite, élevant la voix, je jetai de grands cris. Les voleurs se réveillent, et sont bientôt auprès de moi. Ils me demandent ce qui m'oblige à crier ainsi. Je répondis que j'avais une colique horrible; et, pour mieux le leur persuader, je me mis à grincer les dents, à faire des grimaces et des contorsions effroyables, et à m'agiter d'une étrange façon. Après cela, je devins tout à coup tranquille, comme si mes douleurs m'eussent donné quelque relâche. Un instant après, je me remis à faire des bonJs sur mon grabat et à me tordro les bras. En un mot, je jouai si bien mon rôle, que les voleurs, tout fins qu'ils étaient, s'y laissèrent tromper, et crurent qu'en effet je sentais des tranchées violentes; mais, en faisant si bien mon personnage, je fus tourmenté d'une étrange façon ; car, dès que mes charitables confrères s'imaginèrent que je souffrais, les voilà tous qui s'empressent à me soulager. L'un m'apporte une bouteille d'eaude-vie, et m'en fait avaler la moitié; l'autre me donne malgré moi un lavement d'huile d'amandes douces; un autre va chauffer une serviette, et vient me l'appliquer toute brûlante sur le ventre. J'avais beau crier miséricorde, ils imputaient mes cris à ma colique, et continuaient à me faire souffrir des maux véritables, en voulant m'en ôter un que je n'avais point. Enfin, ne pouvant plus y résister, je fus obligé de leur dire que je ne sentais plus de tranchées, et que je les conjurais de me donner quartier. Ils cessèrent de me fatiguer de leurs remèdes, et je me gardai bien de me plaindre davantage, de peur d'éprouver encore leur secours.
Cette scène dura près de trois heures. Après quoi les voleurs, jugeant que le jour ne devait pas être fort éloigné, se préparèrent à partir pour Mansilla. Je fis alors un nouveau lazzi, je