LIVRE PREMIER 3T
vKiius me lever pour leur faire croire que J'avaiç grande envie de les accompagner; mais ils m'en empêchèrent. Non, non, Gil Blas, me dit le seigneur Rolande; demeure ici, mon fils : ta colique pourrait te reprendre. Tu viendras une autre fois avec nous; pour aujourd'hui, tu n'es pas en état de nous suivre; repose-toi toute la journée, tu as besoin de repos. Je ne crus pas devoir insister fort sur cela, de crainte qu'on ne se rendît à mes instances: je parus seulement très mortifié de ne pouvoir être de la partie; ce que je fis d'un air si naturel, qu'ils sortirent tous du souterrain sans avoir le moindre soupçon de mon projet. Après leur départ, ^ue j'avais tâché de hâter par mes vœux, je me dis à moi-même : Oh çà! Gil Blas, c'est à présent qu'il faut avoir de la résolution. Arme-toi de courage pour achever ce que tu as si heureusement commencé; la chose me paraît aisée : Domingo n'est point en état de s'opposer à ton entreprise, et Léonarde ne peutt'empêcher de l'exécuter; saisis cette occasion de t'échapper, tu n'en trouveras jamais peut-être une plus favorable. Ces réflexions me remplirent de confiance. Je me levai. Je pris mon épée et mes pistolets, et j'allai d'abord à la cuisine; mais avant que d'y entrer, comme j'entendis parler Léonarde, je m'arrêtai pour l'écouter. Elle parlait à la dame inconnue, qui avait repris ses esprits, et qui, considérant toute son infortune, pleurait alors et se désespérait. Pleurez, ma fille, lui disait la vieille, fondez en larmes; n'épargnez point les soupirs, cela vous soulagera. Votre saisissement était dangereux; mais il n'y a plus rien à craindre, puisque vous versez des pleurs. Votre douleur s'apaisera peu à peu, et vous vous accoutumerez à vivre ici avec nos messieurs, qui sont d'honnêtes gens. Vous serez mieux traitée qu'une princesse; ils auront pour vous mille complaisances, et vous témoigneront tous les jours de l'affection. Il y a bien des femmes qui voudraient être à votre place.
Je ne donnai pas le temps à Léonarde d'en dire davantage, j'entrai; et, lui mettant un pistolet sur*a gorge, je la pressai d'un air menaçant de me remettre la clef de la grille. Elle fut troublée de mon action; et, quoique très avancée dans sa carrière, elle se sentit encore assez attachée à la vie pour n'oser me refuser ce que je lui demandais. Lorsque j'eus la clef entre les mains, j'adressai la parole à la dame affligée. Madame, lui dis-je, le ciel vous envoie un libérateur, levez-vous pour me suivre; je vais vous mener où il vous plaira que je vous conduise. \/d dame ne fut pas sourde à ma voix, et mes paroles firent tant d'impressien sur son esprit, que, rappelant tout, ce qui lui restait de forces, elle se leva, vint se jeter à mes pieds, et me conjura de, conserver son honneur. Je la ndevni et l'assurai qu'elle pouvait
compter sur moi. Ensuite, je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine; et, à l'aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerais si elle poussait le moindre cri. La bonne Léonarde, persuadée que je ny manquerais pas si elle osait me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J'allumai de la bougie, et j'idiai avec l'inconnue à la chambre où étaient les espèces d or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et doubles pistoles qu'il y en put tenir; et pour obliger la dame à s'en charger aussi, je lui représentai qu'elle ne faisait que reprendre son bien, ce qii'eU;>. lit sans scrupule. Quand nous en eûmes une bonne provision, nous marchâmes vers l'écurie, où j'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptais bien que le vieux nègre, malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisserait pas tranquillement seller et brider mon cheval; et j'étais dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux s'il s'avisait de vouloir faire le méchant : mais, par bonheur, il était alors sj. accablé des douleurs qu'il avait souffertes et de celles qu'il souffrait encore, que je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendait à la porte. Nous enfilâmes promptement l'allée par où l'on sortait du souterrain. Nous arrivons à la grille, nous l'ouvrons, et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à bout, nous eûmes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver.
Le jour commençait à paraître lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle, la dame monta derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta, nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes. Nous en prîmes une au hasard. Je mourais de peur qu'elle ne nous conduisît à Mansilla, et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades, ce qui pouvait fort bien nous arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorga sur les deux heures après midi. J'aperçus des gens qui nous regardaient avec une extrême attention, comme si c'eût été pour eux un spectacle nouveau de voir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie, où j'ordonnai d'abord qu'on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu'on exécutait mon ordre, je conduisis la dame à une chambre où nous commençâmes à nous entretenir, ce que nous n'avions pu faire en chemin, parce que nous étions venus trop vite. Elle me témoigna combien elle était sensible au service que je venais de lui rendre, et me dit que,
après une action si généreuse, elle ne pouvait se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l'avais arrachée. Je lui contai mon histoire, pour confirmer la bonne opinion qu'elle avait conçue de moi. Par là je l'engageai à me donner sa confiance et à m'apprendre ses malheurs, qu'elle me raconta comme je vais le dire dans le chapitre suivant.